L’OCDE vient de rendre public son indicateur de « bien-être ».
On se souvient qu’en 2008, le Président de la République avait confié à deux Prix Nobel, l’américain Georges Stiglitz et l’indien Amartya Sen l’animation d’une prestigieuse commission internationale sur « la mesure de la performance économique et du progrès social » afin de sortir du fétichisme du PIB.
Pour le Président de la République, il était anormal que des pays qui ont le souci du social et de l’environnemental (sous entendu la France) n’en ait aucun bénéfice dans les indicateurs internationaux.
L’indicateur de l’OCDE qui entend être la première concrétisation des recommandations du rapport Stiglitz n’avantage pourtant guère notre pays. Avec une pondération identique pour chacun des 11 critères retenus pour composer cet indice, la France apparaît en 18e position au sein des 34 pays de l’OCDE, derrière la plupart de ses voisins européens. Mais très intelligemment – et sans doute avec une certaine habileté politique -, l’outil de mesure proposé par l’OCDE permet à chacun d’établir sa propre comparaison en faisant varier l’importance des critères en fonction de ses préférences personnelles.
En fait, on sait depuis longtemps que le PIB ne mesure pas le bonheur. On connait les limites et les imprécisions d’un outil statistique qui valorise comme création de richesse à la fois la construction automobile, les accidents de la route et les embouteillages ; qui mélange les ventes d’armes et les ventes de livres ; qui ignore le travail domestique non rémunéré et le travail au noir. Qui mélange aussi allègrement l’économie marchande et la dépense publique au point que toute augmentation des salaires des fonctionnaires au-delà de l’inflation apparait comme une création de richesse !
C’est pourquoi depuis longtemps, on a imaginé de nombreux indices pour se substituer au PIB. Du « Produit Intérieur Doux » suggéré au Québec à l’Indice de Bien-Etre Durable (IBED), de l’Indicateur de Progrès Véritable (IPV) au Bonheur Intérieur Brut pratiqué depuis 1972 au royaume du Bouthan et inspiré des valeurs boudhistes. Ou encore le très officiel Indice du développement humain développé par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) qui agrège au PIB par tête, l’espérance de vie, le taux d’illettrisme et le taux de scolarisation.
Toutes ces tentatives relèvent de deux approches. La première consiste à tenter de réintroduire dans le calcul du PIB des estimations monétaires de services non marchands : le bénévolat, la production de services domestiques, les loyers économisés par les Français propriétaires de leur logement… Ou encore à tenter de corriger les prix de marché en tenant compte des « externalités » (par exemple le coût des émissions de CO2), d’établir de vrais prix. Beaucoup d’économistes ont signalé les limites et les impasses de cette approche. A la suite du Prix Nobel américain Ronald Coase, ils font observer que ces externalités sont en fait le reflet d’un déficit juridique, celui de droits de propriété qui permettent à la fois de créditer le propriétaire des avantages de son bien mais aussi de le débiter de tous les désavantages qu’il inflige. Au surplus, chercher à définir un « juste prix » nous ramène aux débats téléologiques du Moyen-Age qui avaient fini par être tranché par la découverte du marché et de la loi de l’offre et de la demande comme seul déterminant la justesse des prix.
Une autre approche consiste à imaginer et à agréger des indicateurs de préférences sociales : les inégalités, le temps libre, le logement, les protections sociales, l’égalité hommes femmes…
Il va de soi que ces critères sont par nature subjectifs (pourquoi pas l’indice de libertés économiques ou celui de la corruption…) et que leur agrégation est arbitraire.
En 1951, le Prix Nobel américain Kenneth Arrow a bien montré dans son « théorème d’impossibilité » (repris du paradoxe énoncé par Condorcet en 1785) comment l’agrégation de préférences individuelles peut déboucher sur un choix collectif incohérent.
Malgré tous ses défauts, le bon vieux PIB n’est pas prêt d’être détrôné. Son utilité tient à l’idée que la progression du niveau de vie est assimilable à la croissance du volume des biens et des services. Ce qui augmente le pouvoir d’achat, c’est le progrès technique et l’innovation dans un système de division du travail. Le calcul économique permet de distinguer les filières de production profitable de celles qui ne le sont pas, d’orienter la production vers la satisfaction des besoins. Il permet la coordination des actions humaines de façon à gérer au mieux la rareté des ressources, des compétences, des capitaux et du temps. C’est en cela d’ailleurs que l’écologie peut faire bon ménage avec l’économie chaque fois qu’on peut la marier avec des mécanismes de marché pour « économiser » au mieux des ressources.
Mais il ne faut pas demander au calcul économique et au PIB plus qu’ils ne peuvent offrir. Beaucoup d’activités humaines échappent à l’économie marchande.
A côté des nourritures matérielles, il existe des nourritures psychiques qui contribuent au sentiment de bien-être et au bonheur. Un modeste objet rapporté d’un voyage ou d’une kermesse, un simple bouquet de fleurs des champs, sont autant de nourritures psychiques. Tout comme la chaleur des liens familiaux – le père qui joue au ballon avec ses enfants-, le sentiment d’appartenance à un groupe ou une culture. Sans parler bien sûr des dimensions spirituelles ou religieuses.
Aucun indicateur ne peut mesurer ces sentiments. Aucune approche collective ne pourra jamais se substituer à l’approche individuelle dans la recherche du bonheur. Heureusement !










J’ai à plusieurs reprises eu l’occasion d’apprécier les conférences d’Alain Madelin pour sa perspicacité et son style élégant allégeant le fardeau des débats de société. Le vin aussi était bon. Je salue ce penchant vers la sagesse et plus de liberté hypothético-déductive.
Les cadrans observés par ceux qui sont aux manettes sont effectivement sujets à caution quand on considère notamment les dégâts occasionnés en France par le fameux « taux de croissance ». Il a été un fourre-tout dopé impunément pour mieux battre monnaie, sans discerner les bons et les mauvais choix, la bonne et la mauvaise croissance, comme le bon et le mauvais cholestérol au chevet du malade.
Paradoxalement, les américains, très socialistes comme chacun sait, avaient eux les yeux rivés sur l’indice de consommation de leurs citoyens.
Nombre de vocations à marcher devant sans savoir où l’on va, à la faveur des polémiques du moment, auraient bien des comptes à nous rendre de ces points de vue.
Cher Alain Madelin,
Vous dites:
« Mais il ne faut pas demander au calcul économique et au PIB plus qu’ils ne peuvent offrir. Beaucoup d’activités humaines échappent à l’économie marchande. »
Quel aveu !
Et pourtant le système dont vous vous êtes fait le chantre, je parle du système libéral, n’a de cesse de ramener à une dimension exclusivement financière et mercantile les activités humaines qui n’ont rien à voir avec l’échange marchand. Un gamin passe devant la Joconde ou la Vénus de Milo et demande: « combien ça coûte? » Si on lui répond « rien! », il ne comprend pas. Pourquoi ? parce qu’il vit dans un monde où tout se monnaye et où l’obsession du gain financier (déconnecté souvent de façon perverse du gain économique, c’est ce qu’on appelle la spéculation) l’emporte sur tout.
Non, pas sur tout, heureusement. Beaucoup résistent à cette logique folle. Et constater que vous-même, qui l’eût dit ?, en arrivez à la phrase relevée plus haut, laisse entrevoir que tout n’est pas perdu.
Il faut cantonner le « libre échange » au petit domaine de l’achat des savonnettes, mais des pans entiers de l’économie doivent lui être ôtés.
Cher « Courant »,
Votre commentaire est intéressant quand vous faites de mon affirmation « beaucoup d’activités humaines échappent à l’économie marchande » un aveu tardif de ma part et une contradiction avec le système libéral qui, selon vous, n’aurait cessé de ramener à une dimension exclusivement financière et mercantile les activités humaines.
Votre surprise, sûrement sincère, illustre la difficulté des libéraux à se faire entendre et à se faire comprendre.
Il ne s’agit pas en effet de ma part d’une affirmation nouvelle. Je l’ai puisé chez nombre de mes « maîtres intellectuels » comme Bertrand de Jouvenel (voir sur ce sujet le merveilleux « Arcadie, essai sur le mieux vivre ») ou encore les économistes philosophes autrichiens comme Von Mises (dont « L’action humaine » est une théorie de l’agir humain qui ne se limite pas à l’univers marchand). De même, pourrais-je ajouter que pour les libéraux, la vision morale précède la vision économique (bien avant « La richesse des nations », Adam Smith avait écrit « La théorie des sentiments moraux »).
Sans doute votre étonnement s’explique par le fait que lorsqu’il se laisse enfermer dans le camp conservateur, le libéralisme se trouve réduit à sa seule dimension économique, voire à sa caricature économique.
Voilà qui ne peut qu’inviter davantage les libéraux à être enfin eux-mêmes (voir La
France manque d’une bonne boussole ).
Pour conclure, je vous livre cette citation d’Oscar Wilde que j’ai toujours appréciée « cet homme connaissait le prix de chaque chose, mais la valeur d’aucune ».
Merci pour cette belle réponse. Si je comprends bien, les libéraux (les vrais de vrais) considèrent que tout n’est pas marchandise. Tant mieux. Donc il doit leur paraître légitime que des activités d’intérêt général qu’on regroupe en France sous le label Services Publics, échappent à ce registre, celui de la marchandise et donc celui du marché.
Hélas notre bonne Commission Européenne et les pouvoirs en place dans notre pays depuis fort longtemps ont fait le contraire.
Faudrait-il que vous, Alain Madelin, arriviez au pouvoir pour que les Services Publics échappent à leur mort programmée ?
courant, il y a une difference entre la valeur et le prix, et c’est pour ca que nous echangeons. Or, quelque part, tout peut avoir un prix, alors que la valeur est plus subjective.
Non Monsieur le Parisien Libéral, tout n’a pas un prix. Avez-vous un enfant, une fiancée, un parent ? Que diriez-vous si quelqu’un venait vous l’acheter, vous en proposer « un prix » ? Votre conscience n’a pas de prix (je l’espère tout au moins, pensez à Faust!). Le Château de Versailles n’a pas de prix, la Joconde n’a pas de prix, le Mont Blanc n’as pas de prix. Et les services publics, eux, ont un coût, mais pas de prix.
Cher Courant. Que votre vision est idyllique. Aller soutenir cette vision utopique aux jeunes filles qui sont vendues en échange de simples têtes de bétail. Certes il est noble de penser que certaines choses n’ont pas de prix mais beaucoup plus réaliste de voir que pour bien des êtres humains il en est tout autre.
Cordialement
JCL
Bonjour, Sans être trop dogmatique, on peut tout de même s’interroger à la lumière des trente dernières années sur les effets de la dévolution au privé de certaines activités (Eau, autoroutes, énergie)que ce soit en France ou à l’étranger. Même en pensant libéral, ces choix doivent toujours être faits en prenant en compte l’intérêt général. Le risque étant par exemple que pour garantir ses profits, une entreprise ne néglige l’entretien du matériel, ou la formation du personnel, aboutissant à une dégradation du service et à des accidents.
Pour pouvoir apprécier un pays du point de vu statistique, je pense qu’il faut simplement voir ces quelques statistiques
- le taux de délinquance, de crimes et délits
- le taux de suicides
- le taux de chômage
- le taux d’endettement publique
- le taux d’épargne
- le taux de prélèvement des impôts
- le taux de gens vivant en-dessous du seuil de pauvreté
- le taux des gens n’ayant pas accès aux soins médicaux
- le taux d’immigrés clandestins
- le solde des créations d’entreprises et des cessation d’activité
- le solde des grosses fortunes quittant ou s’installant dans le pays
Avec tout ça, vous savez exactement dans quel pays vous mettez les pieds !
tous vos commentaires devrait etre pris en compte par M Madelin