La Lettre des Cercles Libéraux, du 2 décembre 2005

La faillite,
nous voilà !
Le piège de la dette se referme sur la France. Et il sera bien difficile d’en sortir.

2000 milliards d’euros. C’est le vrai montant de la dette des Français que s’apprête à officialiser le rapport commandé par le Ministère de l’Economie et des Finances à Michel Pébereau. Ce chiffre n’a rien de nouveau, ni de surprenant. Il est connu de tous depuis longtemps : aux 1100 milliards de dette publique s’ajoutent au moins 900 milliards d’euros d’engagement de retraites des fonctionnaires. Un tel endettement est-il aujourd’hui soutenable ? Sans qu’il soit besoin d’attendre le rapport Pebereau, on connaît la réponse: c’est NON !
Déjà en juillet dernier un très officiel rapport de l’INSEE concluait « à la non-soutenabilité forte de la politique budgétaire et fiscale conduite en France depuis 25 ans ». En effet, l’augmentation quasi continue des dépenses publiques (le budget 2006, est le 31ème budget déficitaire consécutif) nous a conduits à une situation où le taux d’endettement étant supérieur au taux de croissance et à l’augmentation des recettes fiscales, l’Etat - dans un effet « boule de neige » - doit emprunter toujours plus pour payer les intérêts et le remboursement des dettes accumulées. Un constat qui amenait l’INSEE à conclure dans un langage très diplomatique que « si la dynamique des dépenses et des recettes observée dans le passé se maintient, on ne peut pas écarter le risque de devoir tôt ou tard procéder à un ajustement important ». Autrement dit, dans un langage plus trivial, « on va droit dans le mur ! ».

Une telle situation comptable aurait conduit depuis longtemps une entreprise au dépôt de bilan. Mais la France n’est pas une entreprise, ses contribuables ne sont pas des clients et par principe un Etat échappe au dépôt de bilan (hors situation exceptionnelle cf l’Argentine).

Pourtant, si de nombreuses générations politiques ont pu croire à la suite du Président Queuille qu’« il n’existe pas de problème, qu’une absence de solution ne puisse résoudre », cet adage n’est plus vrai aujourd’hui.
En effet, du temps du bon vieux FRANC, les politiques de fuite en avant dans la dépense publique - celles des largesses de l’Etat Providence et des politiques économiques keynésiennes - trouvaient leurs solutions dans l’inflation, voire la dévaluation.
Le développement des marchés à terme, depuis le début des années 80, rend de plus en plus difficile de telles politiques de fuite en avant car celles-ci sont aussitôt sanctionnées par une hausse des taux d’intérêts à long terme. La France en poursuivant malgré tout une politique de déficit a ainsi vu étouffer son économie et grimper le chômage.

La politique économique engagée en 1995 dans la perspective notamment de la mise en place de l’euro a permis la réduction progressive des déficits à 5, 4 puis 3% du PIB (ce qui a fait baisser les taux d’intérêts, relancer l’investissement, la croissance et l’emploi au bénéfice du gouvernement socialiste après la dissolution de 1997).
Seulement, une fois l’euro mis en place, la France, à l’abri des sanctions des marchés financiers sur sa monnaie, a repris sa fuite en avant dans l’endettement. Il est sûr que les politiques menées par les gouvernements depuis 2002 auraient été sanctionnées depuis longtemps par les marchés financiers si le FRANC était encore en vigueur. Pour éviter qu’un Etat puisse s’abriter derrière l’euro pour mener une mauvaise politique, la création de la monnaie européenne avait été accompagnée d’un Pacte de Stabilité fixant un plafond de 3% PIB et 60% de PIB pour la dette.
Si la France hélas suivie par bien d’autres pays, entend s’affranchir de ces contraintes, celles-ci n’en restent pas moins de bon sens ; elles visent à éviter aux Etats de s’engager dans le piège d’une dette insoutenable pour garantir la stabilité du ratio de dette publique par rapport au PIB dans une perspective d’une croissance de 3% et d’une inflation à 2%. Car ce qui compte, ce n’est pas tant la dette que la capacité à rembourser la dette (le tableau ci-joint montre mieux que de longues démonstrations pourquoi la dette US est soutenable et pourquoi la dette française ne l’est pas).
Aujourd’hui, donc la cause est entendue la dette française est insoutenable. Les deux issues de secours jusqu’à présent empruntées pour faire face à une telle situation – la dévaluation et l'inflation- sont aujourd’hui condamnées. Le moment de vérité approche.
Le rapport Pébereau attendu pour bientôt est destiné à provoquer un électrochoc dans l’opinion et une grande agence de publicité est même chargée d’en faire la promotion. S’il est bon que l’opinion prenne conscience de la gravité de la situation, il est surtout nécessaire de savoir comment sortir de ce piège de l’endettement ?
Hélas, la réponse n’est pas évidente. Deux politiques sont possibles : celle de la rigueur ou celle de la vigueur.

- La politique de RIGUEUR, consiste à réduire la dépense publique en coupant dans les budgets de l’Etat ou des budgets sociaux, voire à limiter les déficits en inventant quelques recettes fiscales nouvelles bien entendu toujours présentées comme provisoires. Une politique souvent prônée par Bercy qui a largement prouvé son inefficacité depuis longtemps.
- La politique de VIGUEUR, cherche avant tout la croissance et même l’hyper croissance - seule solution aux problèmes de la France -. Cette politique prônée par les libéraux consiste à ouvrir à la concurrence les secteurs protégés, à introduire de la compétition dans nos grands systèmes publics pour les rendre plus efficaces,
(L’Assurance maladie, l’Education...) à transformer les faux droits de l’Etat Providence en vrais droits économiques (un système de retraite par points par exemple), à libérer les salaires et les contrats sur le marché du travail, à réformer en profondeur l’Etat et bien sûr à engager une profonde réforme fiscale pour augmenter les incitations marginales.
Une telle politique exige d’abord une claire vision, de fortes convictions et du courage, conditions qui sont loin d’être réunies aujourd’hui. Elle peut entraîner aussi une augmentation provisoire de la dette publique car la réforme de l’Etat et le rachat des droits acquis ont un coût et la baisse des impôts peut diminuer les recettes dans un premier temps.
Une telle augmentation, en elle-même, n’est pas un problème car ce surcroît de dépenses publiques, à la différence de nos déficits d’aujourd’hui, doit être considéré comme un investissement utile qui permet de stimuler la croissance et de réduire le poids de notre endettement public. L’expérience internationale montre d’ailleurs clairement que les baisses d’impôt bien conduites augmentent les recettes et ne les diminuent pas, que les reformes de l’Etat stimulent la croissance et que cette politique de vigueur est le meilleur moyen de réduire la part des dépenses publiques dans la richesse nationale et de sortir du piège de l’endettement.
Malheureusement, si une telle politique de vigueur est nécessaire et souhaitable, elle se heurte à deux obstacles :

- Les réformes sont plus faciles à mener par beau temps économique. La croissance met de l’huile dans les rouages de la réforme. Or seules des réformes profondes peuvent produire de la croissance, et seule la croissance permet d’entreprendre politiquement ces réformes profondes !
- A défaut d’une croissance forte, il est cependant possible de réformer à condition de payer cet investissement dans les réformes par une augmentation provisoire de l’endettement public. Or cette augmentation est impossible, compte tenu du Pacte de Stabilité, de la Banque centrale et du niveau record déjà atteint par nos déficits.
Une telle situation ne peut conduire, comme nous l’avons déjà dit ici même, qu’à une crise politique et financière européenne.
Et sans doute, une telle crise est nécessaire et salutaire. Souvenons-nous que c’est après une faillite financière et l’intervention du FMI que la Grande-Bretagne a vu l’arrivée au pouvoir de ... Margaret Thatcher


Alain Madelin