La Lettre des Cercles Libéraux, du 3 mars 2006

Le grand retour
de l’Etat
dans l’Economie

Le mariage Suez - GDF et les mesures annoncées pour « protéger » les sociétés françaises signent un retour dangereux et malsain de l’économie mixte.

C’est une belle victoire patriotique que le gouvernement vient de remporter sur le front de la guerre économique.
Ainsi l’offensive ennemie de l’Italien Enel (et de ses obscurs alliés français) vient d’être contrecarrée dans une manœuvre éclair où le Premier ministre Dominique de Villepin joue avec panache le rôle de «chevalier blanc».
Si cette fusion Suez-GDF a assurément un sens économique, elle pose immédiatement la question de la nature de la nouvelle entreprise née de ce mariage mixte: privatisation de Gaz de France ou nationalisation de Suez ?

Pour réaliser cette opération le gouvernement devra faire voter d’urgence une nouvelle loi pour défaire la toute récente loi Raffarin-Sarkozy du 9 août 2004. Pour transformer EDF et GDF en société anonyme - et faire plaisir à une CGT qui n’en demandait pas tant - l’Etat s’était alors engagé à maintenir une participation d’au moins 70% dans ces sociétés. Il s’agit donc indiscutablement d’une privatisation partielle de GDF.
Mais cette opération verra également une grande entreprise privatisée en 1987 - Suez - se fondre dans un ensemble où l’Etat français sera le premier actionnaire avec au moins 34% du capital. Et dans laquelle, le Premier ministre assure que l’Etat exercera «un contrôle fort sur les décisions stratégiques du nouvel ensemble». C’est donc tout aussi indiscutablement une nationalisation partielle.

Après le socialisme du « ni-ni » ( « ni » nationalisations, «ni» privatisations) voici que la droite invente la politique du « mi-mi » : «mi» privatisation, «mi» nationalisation.
Il y a peu de temps Dominique Strauss Kahn proposait de protéger les grandes entreprises françaises par des «nationalisations temporaires». Ce qui apparaissait alors comme une régression socialiste devient aujourd’hui politique gouvernementale.

Ce grand retour de l’Etat dans la vie des entreprises est une double erreur.
D’abord parce qu’à l’heure de l’Europe et des économies ouvertes, il constitue le symptôme d’une fièvre protectionniste dangereuse et contagieuse. Il nourrit et se nourrit des peurs qui fabriquent une France anxiogène : peur du plombier polonais, peur du milliardaire indien, peur de l’agresseur transalpin...
Au nom d’une rhétorique guerrière et derrière les plis du drapeau du patriotisme économique, le gouvernement déploie ses armes de protection massive.
C’est le grand retour de l’Etat actionnaire, via la mobilisation de la Caisse des Dépôts chargée de constituer des noyaux durs patriotiques dans les grandes entreprises françaises.
C’est le décret anti-OPA visant à protéger des secteurs d’activités «stratégiques» dans une conception semble-t-il bien trop large au regard du droit européen et contestée par le commissaire européen au marché intérieur. C’est encore l’amendement anti-OPA inspiré du dispositif américain des «pilules empoisonnées» aujourd’hui en perte de vitesse compte tenu de leur effet dépressif sur les cours de bourse.

Autrement dit, dans la guerre économique les OPA sont une arme au service des entreprises françaises quand elles permettent à Saint Gobain de s’emparer du britannique BPB ou à Arcelor de s’emparer du canadien Dofasco... Mais elles doivent être vigoureusement combattues quand elles s’exercent sur une entreprise française (ou chère à la France comme Arcelor, ne serait ce qu’en raison de la facture payée par les contribuables).
L’énergie est un secteur national stratégique en France mais il est normal qu’EDF - entreprise d’Etat- soit numéro 1 en Grande-Bretagne, numéro 2 en Italie, numéro 3 en Allemagne !

Ce retour de l’Etat dans la vie des entreprises est aussi et surtout profondément malsain. Il institue une connivence de fait entre dirigeants politiques et dirigeants économiques. Qui ne voit le conflit d’intérêts que représente un Etat à la fois entrepreneur et régulateur ? Qui peut encore croire que l’intelligence économique de l’Etat est supérieure à celle des acteurs économiques ?
Lorsque les décisions ne se prennent plus sur les marchés financiers, elles se nouent dans un obscur marché politique dans lequel les beaux mots de «patriotisme économique», «politique industrielle» ou de «champion national ou champion européen» servent moins à protéger les salariés ou les intérêts vitaux du pays qu’à rendre service à certains dirigeants dans de petits arrangements entre amis.

Pour retrouver la croissance en France et dans la zone euro nous avons besoin de davantage de concurrence, non de moins. Nous devons faire reculer -et non progresser- l’ingérence de l’Etat dans l’économie.
Le vrai «patriotisme économique» ne consiste pas à construire d’éphémères lignes Maginot mais à bâtir un environnement fiscal, social, concurrentiel et réglementaire compétitif pour toutes nos entreprises.

Nous n’avons pas à vivre dans la crainte de quelques OPA étrangères. Ce qui menace plus sûrement la France c’est cette OPA de l’Etat sur la vie économique. Et, le fait que tous semblent s’en accommoder

Alain Madelin