Dé-po-li-ti-ser
La question n’est pas de mieux faire participer
les Français aux choix politiques collectifs, mais
de réduire leur domaine au profit des choix individuels.
Aux
magasins réunis des présidentielles, il y
a effervescence au rayon bricolage des idées.
Un
nouveau produit vient d’apparaître; le «jury
citoyen» lancé par Ségolène Royal.
Certains de s’extasier, d’autre de surenchérir
(Pourquoi ne pas filmer le Conseil des ministres ?). ou
de dénoncer le maoïsme rampant de propositions
«en droite ligne du trotsko populisme latino américain»
(Alexandre Adler dans le Figaro). Il est vrai que la formulation
de Ségolène Royal est ambigüe : «les
élus pourraient être obligés de rendre
des comptes à intervalle régulier avec des
jurys citoyens tirés au sort qui évaluent
les politiques publiques». Coté jury, on pense
aussitôt à un tribunal populaire chargé
de juger les élus. Côté évaluation
des politiques publiques, on imagine un forum délibératif
permettant de construire une opinion, ce qui d'ailleurs
ne serait pas sans vertu.
Accordons à Ségolène Royal, au bénéfice
du doute, le droit à l’erreur sémantique
ou conceptuelle pour aller au fond de la question qu’elle
pose, certes, maladroitement. Ce qui est en cause ce sont
les dysfonctionnements de la démocratie française.
Une fracture politique s’est installée entre
les français ordinaires, les institutions et ceux
qui les dirigent. Elle se nourrit de l’impuissance
publique à résoudre les problèmes essentiels
(le chômage, l’école, la crise des cités,
la protection sociale, le pouvoir d’achat...)
La multiplicité des affaires de corruption, les scandales
comme ceux du sang contaminé ou l’affaire d’Outreau
entretiennent la défiance. Et notre démocratie
représentative malade apparaît ballottée
entre une démocratie d’opinion capricieuse
et une démocratie de revendication dispendieuse.
On ne peut bien entendu séparer la démocratie
de l’opinion mais le rôle du politique n’est
pas de plaire à l’opinion ou de la suivre,
il est de l’informer et de la former. De même,
s’il est normal que les revendications des corporations
puissent s’exprimer, les minorités bruyantes,
menaçantes ou influentes n’ont pas à
faire la loi.
Sur de tels décombres démocratiques, voici
donc la classe politique, toutes tendances confondues, qui
cherche à mieux légitimer ses décisions
et ses choix politiques. Si les élus locaux n’ont
d’ailleurs pas attendu ce débat pour mettre
en place comités de quartier et autres formes de
démocratie participative, au niveau national, la
tâche est beaucoup plus complexe.
Ce n’est pas en suivant une opinion, inquiète
et déboussolée, émotive et souvent
manipulée, volontiers incline aujourd’hui à
se tourner vers les rebouteux après tant d’échecs
de la médecine politique officielle, que l’on
trouvera les remèdes aux problèmes du pays.
Ce n’est pas danvantge en institutionnalisant la participation
des corporations à la confection de la loi (voir
"la
loi des syndicats" ).
La question n’est pas d’organiser une
meilleure participation des citoyens aux choix politiques
collectifs, mais de réduire notre trop plein de choix
collectifs.
En fait notre société se divise entre
- d’un côté, une économie marchande
productrice de richesse et d’emplois, soumise à
la concurrence où le consommateur commande
- de l’autre un large domaine public qui échappe
à la concurrence (du moins nationale) et où
le politique commande.
Notre niveau de dépenses publiques record (53,6%
du PIB) trace la frontière entre ces deux domaines.
Au fil des ans, le domaine des choix collectifs n’a
cessé de s’étendre au détriment
des choix individuels.
Ceci freine la croissance et l’emploi. Ceci pèse
aussi sur les citoyens qui dans une société
toujours plus ouverte, plus complexe et plus diverse ne
se reconnaissent pas dans ces choix collectifs : les 35
heures pour tous, la retraite fixée arbitrairement
à 60 ou 62 ans, l’assignation à résidence
de ses enfants dans l’école imposée
par la carte scolaire...
Ce « one size fits all » (la même pointure
pour tous ) -comme disent les Américains- ne tient
pas compte des situations particulières et fabrique
mécontentement et ressentiment. Pire même,
comme la bureaucratie finit par s’apercevoir de l’absurdité
de ces choix collectifs obligatoires, elle tente de les
corriger au travers de multiples dérogations, de
passe-droits, de faveurs particulières octroyées
arbitrairement sous la pression de l’opinion et des
corporations. D’où une complexité administrative
qui alimente le travail des fonctionnaires, fait le bonheur
de quelques initiés et le désarroi démocratique
des Français.
Il ne s’agit pas tant de faire participer
les citoyens ou les syndicats à la prise de décision
collective, que de donner chaque fois qu’on le peut
la plus large liberté de choix au citoyen ou au consommateur.
Imaginons que l’on institue un service public de boulangerie
d’Etat. Dans l’hypothèse – assez
vraisemblable – ou la qualité du pain ou du
service s’en ressentirait, il est douteux qu’une
large concertation syndicale ou des comités d’utilisateurs
décentralisés puissent obtenir de meilleurs
résultats qu’une franche concurrence des boulangers
et une liberté de choix des consommateurs.
Sans aller jusqu’à cet exemple virtuel, on
se souvient de l’ORTF du monopole d’Etat sur
la télévision et du service minimum les jours
de grève. La liberté audiovisuelle a assurément
apporté une meilleure réponse que n’importe
quelle participation citoyenne ou syndicale. Ce qui était
vrai hier de la télévision ou du téléphone
l’est aujourd’hui -pour peu que l’on y
réfléchisse- de l’école, des
universités, du travail (conditions de travail et
contrats de travail) de la sécurité sociale,
des retraites...
Il ne s’agit pas forcement dans tous ces domaines
de renoncer au rôle de l’Etat mais celui-ci
peut tout aussi bien et même mieux s’exercer
au travers d’un cahier des charges pour les services
d’intérêt général. Ainsi
au menu unique du choix politique collectif on substitue
le choix à la carte du citoyen responsable.
Il
ne s’agit pas tant de rapprocher les choix collectifs
des citoyens que de leur rendre une liberté de choix,
en dé-po-li-ti-sant ces choix, en déplaçant
méthodiquement la frontière entre choix collectifs
et choix individuels.
Hélas ce parti pris de la liberté de choix
est très largement absent de la campagne présidentielle
(à l’exception d’Alternative
Libérale) C’est pourtant là, la
question essentielle. Nous avons beaucoup de candidats pour
"prendre" le pouvoir nous n’en avons guère
pour le rendre.