La Lettre du 6 avril 2007

La société
de défiance

De la confiance dans la liberté, on est passé à la défiance et à l'exploitation de toutes les peurs.

Cette fin de campagne n'est guère réjouissante pour les libéraux. Personne ne parle vraiment de réduire l'intervention de l'État dans l'économie et la société. Même la presse chinoise a relevé notre anachronisme (voir ci-contre «Quand la France s'éveillera !»).
Assurément la France méritait de meilleures réponses à ses problèmes d'avenir.

Quelque soit le résultat des élections, la facture de ce mauvais débat sera difficile à régler.
Il est frappant de voir combien en matière de propositions libérales la droite et le centre ont régressé depuis les années 80. Le catalogue de cette régréssion serait bien long. A titre d'exemple, non seulement on ne parle plus d'ouvrir nos services publics à la concurrence, mais on se propose d'en étendre le champ en mettant définitivement fin à notre système d'assurance-maladie, et en étendant la responsabilité de l'État -que ce soit par de nouveaux services publics ou par des «droits opposables»- au logement, à la dépendance, à la garde d'enfants...

De la confiance dans la liberté, on est passé à la défiance.
Il est vrai que dans les années 80, venues de l'Ouest avec Ronald Reagan et Margareth Thatcher, les idées libérales soufflaient sur la France. C'était l'époque où Chirac se disait libéral, et où Alain Juppé proposait «un reaganisme à la française» !

La chute du mur de Berlin, si elle a consacré la victoire des idées libérales au niveau mondial, a sans doute eu un effet boomerang sur la vie politique française. Les gros bataillons intellectuels du marxisme qui caractérisaient la France ont dû se reconvertir. De l'exaltation des lendemains du socialisme qui chante, ils sont passés à une critique du quotidien qui déchante. Ne pouvant plus guère fait rêver à une alternative au capitalisme, tout est devenu prétexte à une critique du libéralisme. Et la droite, dont la plupart des responsables sont issus du vivier de l'État sentaient intuitivement que la modernité libérale allait rogner leur pouvoir sur la société et l'économie, s'est mise à la remorque de cette critique.

Tout se passe comme si les politiques -qui pour la plupart font preuve d'addiction à la société de commandement- étaient devenus les alliés objectifs des fabricants de peur. Peur de l'insécurité, peur de l'immigration, peur du réchauffement climatique, peur du plombier polonais, peur de la concurrence déloyale des pauvres travailleurs chinois, peur de la voracité des milliardaires indiens, peur du déclassement social, peur du grand méchant marché, peur de l'Europe libérale... L'exploitation de toutes ces peurs qui nourrissent le spectacle médiatique (victimes, compassion, boucs émissaires...) engendre une société anxiogène, frileuse et facilement liberticide.
Tout se passe comme si les politiques disaient aux Français «vous avez raison d'avoir peur» et proposaient comme remède la confiance renouvelée à l'État. «Faites-moi confiance».

Or l'enjeu de la modernité est très exactement l'inverse: un État qui fait confiance aux citoyens.
Il ne s'agit pas bien sûr de nier les aspirations à la sécurité d'une France inquiète et paupérisée. Il s'agit d'apporter de bonnes solutions qui ne peuvent passer que par des solutions de liberté, de responsabilité et un État recentré.

Il y a quelque temps déjà nous disions en boutade «si vous avez aimé l'État-providence, vous allez adorer l'État sécuritaire».
Bien entendu les promesses de sécurité d'aujourd'hui se révéleront tout aussi fausses que les promesses de l'État-providence d'hier. Mais nous aurons retardé le moment des vrais réformes.

Alain Madelin