La Lettre du 8 décembre 2006

La France vit en dessous
de ses moyens
Notre croissance, notre pouvoir d’achat et nos emplois dépendent de notre capacité à comprendre la nouvelle économie de la connaissance et à libérer nos talents et nos énergies.

Notre prospérité dépend de notre capacité à assurer la mutation de notre société vers la nouvelle économie mondiale de la connaissance. C’est le sens du rapport «L’économie de l’immatériel : La croissance de demain», remis au Ministre de l’Economie et des Finances et élaboré par une commission présidée par Maurice Levy, président de Publicis (dont l’agence travaille à la campagne de Nicolas Sarkozy) et Jean-Pierre Jouyet, chef de l’inspection des Finances à Bercy (que l’on dit proche de Ségolène Royal)

Bercy explique qu’il y a eu dans un premier temps le rapport Pébereau (voir notre éditorial )sur la dette publique pour fixer le cadre d’action du Ministre des Finances. Un rapport qui faisait dire à Thierry Breton «la France vit au-dessus de ses moyens» (mieux eut valu dire «l’Etat vit au-dessus des moyens des Français» !).

Voici maintenant le temps du rapport Levy-Jouyet sensé nourrir les grandes lignes de la politique du Ministre de l’Economie... (et même curieusement, ajoute celui-ci, nourrir le programme de l’UMP ? ).

On pourrait aisément ajouter que si l’on place notre pays en perspective de la nouvelle économie de la connaissance «la France vit en dessous de ses moyens»... et en tout cas «en dessous de ses talent».

Découvrir aujourd’hui l’importance de l’économie
de l’immatériel n’a rien de révolutionnaire. Les best sellers assurément prophétiques d’Alvin et d’Heidi Toffler, «le choc du futur» et «la troisième vague» datent respectivement de 1970 et 1980 !.

Les défis que notre pays peine à relever s’inscrivent assurément dans la mutation générale de nos sociétés provoquée par la troisième grande vague de changement de l’histoire de l’humanité dans laquelle la «civilisation de l’usine» fait place à la «civilisation du savoir». Dans cette nouvelle civilisation, la croissance ne vient plus des matières premières, des capitaux ou des sources d’énergie mais plus que jamais de l’homme, de sa créativité, de sa capacité à utiliser ces connaissances fragmentées dans un cerveau virtuel, immense, aux milliards de neurones qui s’appelle l’Humanité et qui, avec Internet et les nouvelles technologies fonctionne à l’échelle de la planète. L’homme ne tire plus son autorité de la connaissance qu’il a réussi à accumuler parce qu’il est au sommet de la hiérarchie sociale mais de la créativité qu’il nourrit de la connaissance générale disponible à chaque instant pour lui comme pour d’autres.

Cette nouvelle société en gestation
bouscule toutes les structures centralisées et pyramidales héritées de la vieille civilisation industrielle et encore particulièrement vivace dans le modèle français étatiste et jacobin. La sphère des choix publics collectifs est appelée à décroître drastiquement au profit de l’espace d’auto-coordination des activités humaines fondé sur la créativité et la liberté.

Le XXé siècle qui a été celui de la confiance dans l’Etat – jusqu’aux folies totalitaires – a vu le débat politique tourner autour de la question «Quelle forme d’étatisme voulez-vous ?». Le XXIè siècle s’annonce au contraire comme celui de la confiance retrouvée dans la liberté et il n’est guère étonnant que le débat s’organise partout autour des idées libérales car la liberté individuelle est consubstantielle à la société de la connaissance.
Dans une société agricole, la ressource rare était la terre, dans la société industrielle, elle était le capital. Dans la société de la connaissance la ressource rare est le talent créatif des hommes. Et pour prospérer - tirer la croissance - ce talent créatif a besoin de liberté.
Il est sûr que dans la compétition mondiale des économies de la connaissance (où on vient de voir la Chine remporter la deuxième place en matière de recherche et développement) nous ne défendrons pas notre prospérité derrière les lignes Maginot du protectionnisme. La baisse du coût du travail n’est pas la clef de la compétitivité.

Il nous faut mettre toujours plus de valeurs ajoutées – de connaissances ajoutées – dans nos produits et nos services et pour cela nous devons libérer nos talents des carcans réglementaires et fiscaux qui les entravent.
Le rapport Levy-Jouyet se conclut par un catalogue de 70 propositions. On souscrira bien entendu à l’orientation du rapport : nous ne pouvons maintenir en l’état «notre système d’enseignement et de recherche et beaucoup de nos réglementations économiques, fiscales et sociales».
Nous passerons sur le coté fourre-tout des propositions: transformer le «made in France» en «design by France», la vente aux enchères des fréquences hertziennes, marier le baladeur numérique et la culture dans les musées, développer les business angels, réformer la SACEM...

Nous retiendrons plus volontiers les trois chantiers à nos yeux essentiels.
> Celui de la fiscalité dans l’économie de la connaissance
.
L’audace fiscale du rapport se limite au projet d’aligner l’impôt sur les sociétés en France sur la moyenne européenne.
Le problème est ailleurs. La France est sans doute le pays qui pratique la taxation marginale la plus élevée de sa matière grise (par la combinaison des cotisations déplafonnées de sécurité sociale et de taxation marginale du revenu). Si beaucoup de pays choisissent aujourd’hui la voie de la « flat tax » c’est parce que celle-ci parait mieux adaptée à l’économie de la connaissance. En tout état de cause, si comme le dit une citation mise en exergue du rapport : «il est une richesse inépuisable, source de croissance et de prospérité : le talent et l’ardeur des femmes et des hommes», la mobilisation de ce talent et de cette ardeur sont liés pour une large part à la fiscalité personnelle. Ce sujet est absent. Dommage.
> Celui de la formation des compétences. Le rapport propose l’autonomie des établissements universitaires. Fort bien. Mais il passe à côté des nouvelles formes d’acquisition des connaissances et des problèmes éducatifs dans un monde – que cela plaise ou non – où la production de service de qualité diversifiée comme l’éducation obéit de plus en plus aux lois de la concurrence et du marché.
> Le chantier des nouvelles formes de travail et d’emploi. L’économie de la connaissance transforme notre rapport au travail. Notre vieux droit du travail hérité de la civilisation de l’usine et du lien de subordination entre celui qui exécute et celui qui commande est inadapté à une économie où le travail est plus indépendant et souvent davantage lié à des objectifs de résultats qu’à des obligations de présence. Ce chantier est esquissé, il méritait d’être traité au fond.

A nos lecteurs intéressés par une réflexion plus profonde sur la nouvelle société de la connaissance nous recommanderons plus volontiers la lecture du dernier livre d’Alvin et Heidi Toffler «Revolutionary Wealth» qui nous invite à découvrir la nouvelle richesse des nations au travers de nouvelles formes de coopération humaine. Ou encore «Wikinomics» de Don Tapscott et Anthony D. Williams qui nous décrit de nouveaux modèles de production basés sur la communauté, la collaboration et l’auto-organisation, plus que sur la hiérarchie et le contrôle.

Alain Madelin