La Lettre des Cercles Libéraux, du 9 décembre 2005
Libérer l’école
Bricoler les ZEP une nouvelle fois ne sert à rien. L’égalité des chances passe par le « capital éducation » et la liberté scolaire.

La fièvre émeutière de nos cités a été le révélateur d’un certain nombre d’échecs et de maladies profondes de notre société (voir l’Etat sauvage). A commencer par l’échec de nos zones prioritaires. Nicolas Sarkozy n’a pas tort lorsqu’il lance à la Convention de l’UMP sur les injustices «il faut déposer le bilan des ZEP.» Mais derrière le choc d’une telle formule on attend des remèdes à la hauteur du constat. Hélas les remèdes de l’UMP sont bien anodins : augmenter la prime aux enseignants des ZEP, réduire le nombre d’établissements aidés, concentrer les aides sur les jeunes issus de milieux défavorisés, dispatcher les élèves pour recréer de la mixité sociale, donner plus de moyens aux établissements...
On nous propose de regonfler un pneu crevé là où il faudrait une roue de rechange.
Il est possible de proposer une nouvelle approche dans ces cités en crise où trop souvent les élèves issus des cités ghettos sont – quel que soit le dévouement réel des enseignants – assignés à résidence dans des écoles ghettos.

Une politique d’égalité des chances - ou plus exactement une politique d’opportunités nouvelles visant à donner « à chacun sa chance » - passe - au-delà des mesures qui peuvent être prises pour renforcer l’efficacité des établissements existants - par une offre très largement diversifiée permettant non seulement de faire « plus » et « mieux » mais surtout de faire « autrement ».

« Il n’y a pas une seule et unique solution pour tout le monde » a dit fort justement le Premier ministre. La conclusion devrait être qu’il faut diversifier les parcours scolaires mais aussi les établissements, les pédagogies, les horaires...
Il existe pour cela un moyen qui peut être mis en oeuvre très rapidement : c’est le «capital de deuxième chance» ou «capital éducation».

Cette proposition a été celle du Président de la République, et de nombreux candidats à l’élection présidentielle, relayée par les partis de la majorité mais aussi par le Parti socialiste (qui vient d’en renouveler la promesse dans la motion adoptée au Congrès du Mans) ainsi que de nombreuses personnalités de gauche comme Jacques Delors. Même s’il s’agit là d’une idée prônée depuis longtemps par les libéraux, elle est aujourd’hui consensuelle et multipartisane.

Le principe, consiste à dire qu’un jeune, qui pour des raisons diverses décroche ou abandonne son école, dispose d’un capital éducatif pour lui ouvrir de nouvelles chances (éventuellement tout au long de la vie) équivalent à ce qu’aurait coûté à la collectivité le reste de sa scolarité s’il avait eu une scolarité moyenne.
Il s’agit d’un renversement de perspective qui consiste à passer du financement des établissements au financement des études de personnes en difficulté dans le but de donner à chacun sa chance sans qu’il soit besoin d’avoir recours au dangereux concept de « discrimination positive ».

Bien entendu ce « capital éducation » doit être accompagné d’initiatives en faveur d’enseignements adaptés et de parcours diversifiés.
Celles-ci peuvent prendre de multiples formes comme:
la célèbre « auto-école » au résultat spectaculaire de Marie Danièle Pierrelée en Seine Saint-Denis, des lycées ou collèges expérimentaux ( à l’exemple de Gabriel Cohn Bendit à Saint-Nazaire), la Faculté des métiers du campus de Ker Lann, des initiatives impliquant des établissements existants, (Sciences-Po en Seine Saint Denis), des entreprises, des Chambres de commerce, des collectivités locales, des groupes de bénévoles, des initiatives d’enseignants au sein d’établissements existants...
On passe ainsi de la logique d’établissements affectés avec obligations de moyens à la logique d’établissements libérés avec obligations de résultats dans le cadre du socle commun de connaissance mise en oeuvre par la loi Fillon (ou des cahiers d’exigences à chaque niveau).

Le système actuel montre, chaque fois que l’on fait un projet innovant ou que l’on mène un projet pilote, l’extraordinaire capacité des enseignants.
On peut d'avance parier qu'une telle proposition recueillerait 85% d'avis favorable chez les Français.

Alors que nous sommes dans une société plurielle et ouverte, l’école fonctionne encore sur un modèle centralisé. Si l’on veut donner leur chance à tous les enfants de France, leur permettre de développer toutes leurs aptitudes sans considération de leurs origines sociales ou familiales, pour déceler et développer leurs dons, détecter à temps leurs faiblesses, il faut faire place à la diversité.
Nous savons que cette adaptation ne se décrétera pas d’en haut mais se découvrira d’en bas, jour après jour, par l’initiative et l’expérience. La crise des banlieues nous offre l’opportunité d’une première étape dans les réformes nécessaires pour liberer l’école

Alain Madelin