La Lettre des Cercles Libéraux, du 10 mars 2006

Attention, «smicardisation»
A la panne de « l’ascenseur social » s’ajoute la panne de « l’ascenseur salarial ». Une situation dangereuse qui appelle en 2007 un débat tourné vers la croissance.

Un tout récent rapport de l’INSEE vient de mettre en évidence la « smicardisation » de la société française dont nous avons dénoncé les dangers à maintes reprises.
En 2004 d’abord : 70% des salariés français gagnaient entre 1 et 1,6% Smic (soit environ 1600 euros nets par mois). Et la tendance au resserrement de l’éventail des salaires ne fait que se renforcer au fil des ans. A la panne de «l’ascenseur social» s’ajoute celle de «l’ascenseur salarial».
Cette compression salariale et cet écrasement de la grille des salaires (sans équivalent dans les autres grands pays) a trois causes essentielles :

1 - Une panne de croissance

2 - Des augmentations artificielles du Smic au-delà de la seule inflation par des gouvernements qui en font leur vitrine sociale. (Le gouvernement Raffarin ne mettait-il pas à son actif le fait qu’il avait augmenté le Smic de façon beaucoup plus importante que ne l’avait fait le gouvernement Jospin !).
Résultat, comme le remarque Rémi Jouan, secrétaire national CFDT, «le Smic, qui a vocation à être une sorte de voiture-balai au bas de l’échelle, tend à devenir le gros du peloton».

3 - L’effet de cliquet des exonérations de cotisations patronales dégressives jusqu’à 1,6 Smic – destinées à compenser pour les entreprises les hausses du Smic ou les aider à payer la facture des 35 heures -. Ces exonérations agissent comme une véritable «trappe à bas salaire» note encore Rémi Jouan.
Ajoutée à la persistance du chômage l’augmentation de la population assistée, cette « smicardisation » déprime profondément la société française.
Elle creuse un fossé entre une France des fins de mois difficiles et une France de l’argent facile dont l’exposition médiatique nourrit un profond ressentiment.

Les conséquences politiques sont importantes.
Un tel ressentiment constitue par nature un terrain favorable pour la gauche. Les sondages nous indiquent d’ailleurs clairement que les Français préféreraient sur le principe l’élection d’un président – ou d’une présidente – de gauche. Fort heureusement, les divisions de la gauche aujourd’hui font les chances de la droite. Qu’en sera-t-il demain ? La droite ne devrait cependant pas trop compter sur la seule gauche pour assurer sa victoire.
Elle se doit de faire du problème de la croissance la question centrale de la prochaine élection présidentielle.
Car la France, répétons-le, a besoin de trouver le chemin d’une hyper croissance pour résoudre à la fois le problème des Français (chômage, précarité pouvoir d’achat) et les problèmes de la France : endettement, défit démographique et déficits sociaux.
Et pour cela il nous faut tout à la fois une réforme fiscale ambitieuse, l’ouverture de secteurs protégés à la concurrence, une libération du marché du travail (par la souplesse contractuelle et l’arrêt des interventions artificielles de l’Etat qui comme les hausses artificielles du Smic ou les exonérations de charges perturbent le signal des prix), une redéfinition du périmètre de l’Etat, l’introduction d’une concurrence régulée de nos grands systèmes publics.

Il est hélas à craindre, dans le climat actuel, faute d’oser aborder ces questions de front, faute d’engager une pédagogie des réformes libérales nécessaires, qu’on ne préfère jouer sur le registre des peurs des Français dans la démagogie de quelques promesses faussement sécuritaires. A moins que les libéraux – et il faut saluer leurs initiatives en ce sens - ne réussissent à peser fortement sur le débat

Alain Madelin