Ségo,
Sarko...euro
N’en
déplaise à beaucoup de politiques la solution
de nos problèmes économiques n’est pas
à Francfort mais à Paris.
Avec
une belle unanimité – à
l’exception notable de François Bayrou - la
classe politique française se retrouve pour faire
de l’euro le bouc émissaire de nos difficultés.
Il est vrai que l’euro
introduit en janvier 1999 au cours de 1,19
euro pour 1 dollar après être tombé
à 0,80 en novembre 2000 vient de flirter avec son
sommet historique de 1,36 de la fin 2004.
«Ce n’est plus
à M. Trichet de décider de
l’avenir de nos économies, c’est aux
dirigeants démocratiquement élus» déclare
Ségolène Royal qui ajoute qu’elle veut
que «la Banque centrale soit soumise à des
décisions politiques, celle de l’Euro Groupe
et aussi celle du Conseil européen».
Même
son de cloche du coté de Nicolas Sarkozy qui
affirme qu’«il n’y a pas un pays où
la monnaie ne soit pas un instrument de politique monétaire»
qui veut que «soit rediscuté le statut et les
objectifs de la BCE» et qui entend constituer au coté
voir au-dessus «un gouvernement économique
européen». Villepin,
Le Pen, Buffet, Villiers ou Bové ne disent pas autre
chose.
Mais avant de crier «haro»
sur l’euro plusieurs observations s’imposent
:
1 – Force est de constater que la France est devenue
bien isolée dans sa critique de l’euro. Certes,
un euro fort pèse sur une partie de notre production
mais il n’est pas sans avantages : il nous permet
de mieux faire face à la hausse du pétrole
et des matières premières ; il permet aux
entreprises françaises de s’internationaliser
à meilleur compte ; il accroît le pouvoir d’achat
des consommateurs. Et la hausse de l’euro ne peut
suffire à expliquer notre déficit commercial
extérieur record quand, dans le même temps
et avec la même monnaie, l’Allemagne enregistre
des excédents historiques.
2 - L’euro tant décrié a permis la stabilité
monétaire en Europe (au sein de laquelle se fait
l’essentiel de nos échanges) et évité
les crises monétaires à répétition
dans un monde turbulent. L’euro a permis et permet
toujours à la France de bénéficier
de taux d’intérêt historiquement bas.
Les hommes politiques de droite devraient taire leur critique
et être reconnaissants à un euro qui a servi
de parapluie à la France pour pratiquer depuis cinq
ans une fuite en avant dans les déficits et dans
l’endettement qui sans l’euro aurait poussé
le franc à la dévaluation et sûrement
provoqué une hausse des taux asphyxiante pour l’économie
et l’Etat .
3 - la remise en cause de la BCE n’est ni souhaitable,
ni possible. Comme le disait, le prix Nobel américain
récemment disparu, Milton Friedman «confier
la monnaie à la garde des politiques, c’est
confier le pot de crème à la garde du chat».
Les politiques peuvent certes avoir la nostalgie de la planche
à billets et des dévaluations compétitives,
celles-ci appartiennent aux reliques d’un passé
heureusement révolu. L’indépendance
de la Banque centrale est consubstantielle à la création
de l’euro et au traité de Maastricht et il
est démagogiquement faux, de tenter de faire croire
qu’un retour en arrière est possible. Certes,
la gouvernance de la BCE peut faire des progrès (notamment
en matière de transparence des décisions et
des délibérations) mais dire que la BCE est
autiste parce qu’elle a comme seul objectif statutaire
de lutter contre l’inflation et prétendre qu’ajouter
une référence à la croissance dans
ses statuts changerait son action est une mystification.
Car, bien entendu, l’objectif de croissance qui est
au cœur des traités fondateurs européens
est omniprésent dans les délibérations
de la BCE.
Au reste,
on attend que les contempteurs de l’euro veuillent
bien être plus précis pour nous dire ce qu’ils
souhaitent concrètement :
- Une intervention de la BCE (ce n’est pas son rôle)
ou une intervention coordonnée des banques centrales
européennes pour faire baisser le taux de change
de l’euro ? Un consensus sur une telle politique est
impossible et au surplus on devrait avoir la mémoire
de la catastrophe engendrée par ce genre de manipulation
au lendemain des accords du Louvre de février 1987.
- Instituer un taux de change fixe entre l’euro et
le dollar ? La zone monétaire euro-atlantique n’est
à l’évidence pas une zone monétaire
optimum. Et si on le croit, il n’est plus besoin d’euro
il n’y a qu’à adopter le dollar.
- Corriger la surévaluation de l’euro en baissant
les taux directeurs ? Le simplisme de la méthode
ne résiste pas à l’examen.
Comme l’a montré
Milton Friedman - encore lui - on peut contrôler
soit la parité des changes, soit les taux d’intérêt,
soit la masse monétaire mais il est impossible de
contrôler les trois à la fois. Et, les faits
montrent que les taux de change sont fixés par les
marchés financiers selon des règles de plus
en plus complexes où les taux d’intérêt
ne sont qu’une variable parmi bien d’autres
(c’est ce qui a fait écrire récemment
à un de nos amis analyste financier réputé
dans le Times "hypothéquez
votre maison, vendez votre voiture, mettez aux clous les
bijoux de votre femme et achetez du dollar"
Un paradoxe évident
illustre cette nouvelle complexité : l’augmentation
des taux court fixée par les Banques centrales n’entraîne
plus l’augmentation des taux longs. C’est le
fameux mystère («conendrum») mis en évidence
en février 2005 par Alan Greenspan qui se reflète
aujourd’hui dans une inversion de la courbe des taux
où l’on voit le dollar prêté au
jour le jour plus cher que celui emprunté à
dix ans. Et qui voit en Europe les taux longs rester étonnamment
plats et bas malgré la hausse des taux courts (ce
mystère peut sans doute s’expliquer par l’abondance
du capital dans la nouvelle économie de la connaissance,
sa forte rentabilité tirée par deux moteurs
de croissance qui tournent à plein régime
- la croissance innovatrice «Schumpeterienne»,
l’optimisation «Ricardienne» de la production
à l’échelle de la planète. Par
le fait que le capital n’est plus détruit toutes
les deux générations par la guerre ou par
l’inflation et par la transformation financière
de nombreux actifs en sources de liquidités).
Il n’est pas inutile de rappeler le rôle des
banques centrales.
Pour
qu’un système de production et de consommation
puisse fonctionner efficacement, il faut qu’il soit
irrigué de façon régulière par
des liquidités en évitant à la fois
le risque d’assèchement (une crise de liquidité
pouvant faire sauter les agents économiquement endettés
et de proche en proche créer une crise bancaire systémique
engendrant une déflation – dépression)
et le risque d’inondation (avec pour conséquence
l’inflation et des bulles financières qui traduisent
une mauvaise utilisation de ces liquidités). C’est
là le rôle des banques centrales qui cherchent
en tâtonnant à trouver un taux d’intérêt
neutre qui permet à l’économie d’atteindre
son potentiel de croissance avec une inflation maîtrisée.
C’est ce que fait aujourd'hui la Banque Centrale Européenne.
J'ai
moi-même fortement critiqué dans le passé
la politique du franc fort menée par Jean-Claude
Trichet et été longtemps solitaire dans cette
critique reconnue aujourd’hui comme justifiée.
Pour être plus précis cette critique était
celle de la politique de taux d’intérêt
trop élevé sous jacente au franc fort que
la France pratiquait dans le sillage de la politique de
la Bundesbank. Elle conduisait à une situation qui
ne pouvait que déboucher sur la crise, sur l’étouffement
de la croissance et l’aggravation du chômage.
J’en
suis d’autant plus à l’aise pour dire
qu’aujourd’hui cette même critique ne
peut s’appliquer à la politique actuelle de
la BCE dans la mesure où les taux longs qui alimentent
l’investissement dans les entreprises et le crédit
à l’immobilier restent exceptionnellement bas.
Est-ce à dire que l’euro est exempt de toute
critique ? Assurément non. L’euro souffre,
je le répète depuis l’origine du projet,
d’un vice de construction.
La zone euro est par nature
très hétérogène.
C’est pourquoi l’efficacité de l’euro
est inséparable du respect du pacte de stabilité
souscrit en commun et de l’engagement de réformes
très libérales. Avec une monnaie unique et
le pacte de stabilité, les différences conjoncturelles
ou structurelles de productivité entre deux pays
ne peuvent plus être corrigées par des ajustements
de taux de change ; elles doivent donc l'être par
des variations de prix relatifs (coût du travail,
coût du capital), ce qui exige une très grande
souplesse des économies. Le problème n’est
pas à Francfort mais à Paris et dans une politique
qui fasse passer les objectifs (bien modestes) de Lisbonne
dans notre politique économique.
De
plus la Banque centrale européenne
est contrainte par nature de pratiquer une politique moyenne
entre des pays où la croissance, la productivité,
l’endettement (de l’Etat et des ménages),
les déficits, l’inflation divergent fortement.
Et à un moment donné la politique de la Banque
centrale peut être trop rigoureuse pour les maillons
faibles de l’euroland, c’est hélas le
cas aujourd’hui en France.
Aujourd’hui,
devant la croissance
du crédit dans la zone euro (+11%) et l’augmentation
de la masse monétaire (+ 9%) la BCE entend freiner
les feux pour éviter l’inflation. Et si l’indicateur
de hausse des prix ( - de 2%) n’indique pas de danger,
la BCE se préoccupe du risque d’inflation de
certains actifs en raison d’un trop plein de liquidités.
Or, ce concept d’inflation des actifs est discutable.
Et d’une façon générale, les
indicateurs qui servent de base tant à l’action
des banques centrales, qu’aux réactions des
marchés ont sans doute perdu – et vont perdre
encore - beaucoup de leur pertinence dans la nouvelle économie
du savoir.
On
le voit, la gouvernance de la BCE
a encore des marges de progrès devant elle mais ceci
est un autre débat qui nous entraîne bien loin
des réactions manichéennes et simplistes des
candidats aux présidentielles.