La Lettre du 15 décembre 2006

Ségo, Sarko...euro
N’en déplaise à beaucoup de politiques la solution de nos problèmes économiques n’est pas à Francfort mais à Paris.

Avec une belle unanimité – à l’exception notable de François Bayrou - la classe politique française se retrouve pour faire de l’euro le bouc émissaire de nos difficultés.

Il est vrai que l’euro introduit en janvier 1999 au cours de 1,19 euro pour 1 dollar après être tombé à 0,80 en novembre 2000 vient de flirter avec son sommet historique de 1,36 de la fin 2004.

«Ce n’est plus à M. Trichet de décider de l’avenir de nos économies, c’est aux dirigeants démocratiquement élus» déclare Ségolène Royal qui ajoute qu’elle veut que «la Banque centrale soit soumise à des décisions politiques, celle de l’Euro Groupe et aussi celle du Conseil européen».

Même son de cloche du coté de Nicolas Sarkozy qui affirme qu’«il n’y a pas un pays où la monnaie ne soit pas un instrument de politique monétaire» qui veut que «soit rediscuté le statut et les objectifs de la BCE» et qui entend constituer au coté voir au-dessus «un gouvernement économique européen». Villepin, Le Pen, Buffet, Villiers ou Bové ne disent pas autre chose.

Mais avant de crier «haro» sur l’euro plusieurs observations s’imposent :
1 – Force est de constater que la France est devenue bien isolée dans sa critique de l’euro. Certes, un euro fort pèse sur une partie de notre production mais il n’est pas sans avantages : il nous permet de mieux faire face à la hausse du pétrole et des matières premières ; il permet aux entreprises françaises de s’internationaliser à meilleur compte ; il accroît le pouvoir d’achat des consommateurs. Et la hausse de l’euro ne peut suffire à expliquer notre déficit commercial extérieur record quand, dans le même temps et avec la même monnaie, l’Allemagne enregistre des excédents historiques.
2 - L’euro tant décrié a permis la stabilité monétaire en Europe (au sein de laquelle se fait l’essentiel de nos échanges) et évité les crises monétaires à répétition dans un monde turbulent. L’euro a permis et permet toujours à la France de bénéficier de taux d’intérêt historiquement bas. Les hommes politiques de droite devraient taire leur critique et être reconnaissants à un euro qui a servi de parapluie à la France pour pratiquer depuis cinq ans une fuite en avant dans les déficits et dans l’endettement qui sans l’euro aurait poussé le franc à la dévaluation et sûrement provoqué une hausse des taux asphyxiante pour l’économie et l’Etat .
3 - la remise en cause de la BCE n’est ni souhaitable, ni possible. Comme le disait, le prix Nobel américain récemment disparu, Milton Friedman «confier la monnaie à la garde des politiques, c’est confier le pot de crème à la garde du chat». Les politiques peuvent certes avoir la nostalgie de la planche à billets et des dévaluations compétitives, celles-ci appartiennent aux reliques d’un passé heureusement révolu. L’indépendance de la Banque centrale est consubstantielle à la création de l’euro et au traité de Maastricht et il est démagogiquement faux, de tenter de faire croire qu’un retour en arrière est possible. Certes, la gouvernance de la BCE peut faire des progrès (notamment en matière de transparence des décisions et des délibérations) mais dire que la BCE est autiste parce qu’elle a comme seul objectif statutaire de lutter contre l’inflation et prétendre qu’ajouter une référence à la croissance dans ses statuts changerait son action est une mystification. Car, bien entendu, l’objectif de croissance qui est au cœur des traités fondateurs européens est omniprésent dans les délibérations de la BCE.

Au reste, on attend que les contempteurs de l’euro veuillent bien être plus précis pour nous dire ce qu’ils souhaitent concrètement :
- Une intervention de la BCE (ce n’est pas son rôle) ou une intervention coordonnée des banques centrales européennes pour faire baisser le taux de change de l’euro ? Un consensus sur une telle politique est impossible et au surplus on devrait avoir la mémoire de la catastrophe engendrée par ce genre de manipulation au lendemain des accords du Louvre de février 1987.
- Instituer un taux de change fixe entre l’euro et le dollar ? La zone monétaire euro-atlantique n’est à l’évidence pas une zone monétaire optimum. Et si on le croit, il n’est plus besoin d’euro il n’y a qu’à adopter le dollar.
- Corriger la surévaluation de l’euro en baissant les taux directeurs ? Le simplisme de la méthode ne résiste pas à l’examen.

Comme l’a montré Milton Friedman - encore lui - on peut contrôler soit la parité des changes, soit les taux d’intérêt, soit la masse monétaire mais il est impossible de contrôler les trois à la fois. Et, les faits montrent que les taux de change sont fixés par les marchés financiers selon des règles de plus en plus complexes où les taux d’intérêt ne sont qu’une variable parmi bien d’autres (c’est ce qui a fait écrire récemment à un de nos amis analyste financier réputé dans le Times "hypothéquez votre maison, vendez votre voiture, mettez aux clous les bijoux de votre femme et achetez du dollar"

Un paradoxe évident illustre cette nouvelle complexité : l’augmentation des taux court fixée par les Banques centrales n’entraîne plus l’augmentation des taux longs. C’est le fameux mystère («conendrum») mis en évidence en février 2005 par Alan Greenspan qui se reflète aujourd’hui dans une inversion de la courbe des taux où l’on voit le dollar prêté au jour le jour plus cher que celui emprunté à dix ans. Et qui voit en Europe les taux longs rester étonnamment plats et bas malgré la hausse des taux courts (ce mystère peut sans doute s’expliquer par l’abondance du capital dans la nouvelle économie de la connaissance, sa forte rentabilité tirée par deux moteurs de croissance qui tournent à plein régime - la croissance innovatrice «Schumpeterienne», l’optimisation «Ricardienne» de la production à l’échelle de la planète. Par le fait que le capital n’est plus détruit toutes les deux générations par la guerre ou par l’inflation et par la transformation financière de nombreux actifs en sources de liquidités).

Il n’est pas inutile de rappeler le rôle des banques centrales.

Pour qu’un système de production et de consommation puisse fonctionner efficacement, il faut qu’il soit irrigué de façon régulière par des liquidités en évitant à la fois le risque d’assèchement (une crise de liquidité pouvant faire sauter les agents économiquement endettés et de proche en proche créer une crise bancaire systémique engendrant une déflation – dépression) et le risque d’inondation (avec pour conséquence l’inflation et des bulles financières qui traduisent une mauvaise utilisation de ces liquidités). C’est là le rôle des banques centrales qui cherchent en tâtonnant à trouver un taux d’intérêt neutre qui permet à l’économie d’atteindre son potentiel de croissance avec une inflation maîtrisée. C’est ce que fait aujourd'hui la Banque Centrale Européenne.

J'ai moi-même fortement critiqué dans le passé la politique du franc fort menée par Jean-Claude Trichet et été longtemps solitaire dans cette critique reconnue aujourd’hui comme justifiée. Pour être plus précis cette critique était celle de la politique de taux d’intérêt trop élevé sous jacente au franc fort que la France pratiquait dans le sillage de la politique de la Bundesbank. Elle conduisait à une situation qui ne pouvait que déboucher sur la crise, sur l’étouffement de la croissance et l’aggravation du chômage. J
’en suis d’autant plus à l’aise pour dire qu’aujourd’hui cette même critique ne peut s’appliquer à la politique actuelle de la BCE dans la mesure où les taux longs qui alimentent l’investissement dans les entreprises et le crédit à l’immobilier restent exceptionnellement bas.

Est-ce à dire que l’euro est exempt de toute critique ? Assurément non. L’euro souffre, je le répète depuis l’origine du projet, d’un vice de construction.

La zone euro est par nature très hétérogène. C’est pourquoi l’efficacité de l’euro est inséparable du respect du pacte de stabilité souscrit en commun et de l’engagement de réformes très libérales. Avec une monnaie unique et le pacte de stabilité, les différences conjoncturelles ou structurelles de productivité entre deux pays ne peuvent plus être corrigées par des ajustements de taux de change ; elles doivent donc l'être par des variations de prix relatifs (coût du travail, coût du capital), ce qui exige une très grande souplesse des économies. Le problème n’est pas à Francfort mais à Paris et dans une politique qui fasse passer les objectifs (bien modestes) de Lisbonne dans notre politique économique.

De plus la Banque centrale européenne est contrainte par nature de pratiquer une politique moyenne entre des pays où la croissance, la productivité, l’endettement (de l’Etat et des ménages), les déficits, l’inflation divergent fortement. Et à un moment donné la politique de la Banque centrale peut être trop rigoureuse pour les maillons faibles de l’euroland, c’est hélas le cas aujourd’hui en France.

Aujourd’hui, devant la croissance du crédit dans la zone euro (+11%) et l’augmentation de la masse monétaire (+ 9%) la BCE entend freiner les feux pour éviter l’inflation. Et si l’indicateur de hausse des prix ( - de 2%) n’indique pas de danger, la BCE se préoccupe du risque d’inflation de certains actifs en raison d’un trop plein de liquidités. Or, ce concept d’inflation des actifs est discutable. Et d’une façon générale, les indicateurs qui servent de base tant à l’action des banques centrales, qu’aux réactions des marchés ont sans doute perdu – et vont perdre encore - beaucoup de leur pertinence dans la nouvelle économie du savoir.

On le voit, la gouvernance de la BCE a encore des marges de progrès devant elle mais ceci est un autre débat qui nous entraîne bien loin des réactions manichéennes et simplistes des candidats aux présidentielles.

Alain Madelin