La Lettre du 16 février 2007

Déficit d'offre
Les Français sont plus libéraux qu’on ne le dit, les candidats sont moins libéraux qu’ils ne le devraient.

Il faut s’y faire, l’air du temps n’est guère aux propositions libérales. On distribue, on fabrique des droits nouveaux, on invente de nouveaux services publics, on protège, on interdit, on élargit la sphère de l’Etat-Providence, on taxe, on subventionne. Il se trouve même un candidat, José Bové pour décréter «l’insurrection anti-libérale». Une «insurrection» qui est davantage la résurrection du vieux combat contre le capitalisme qu’une réaction à de fantomatiques mesures libérales qui seraient au coeur de la campagne présidentielle.

Et pourtant le libéralisme ne se porte pas si mal. Dans une étude menée en quatre vagues sur la fin de 2006 et le début 2007 par l’IFOP, à la demande du CEVIPOF et du Ministère de l’Intérieur, 61% des Français se disent favorables au libéralisme contre seulement 55% pour le socialisme. Dans le même temps, 63% des Français pensent qu’il faut donner davantage de liberté à l’entreprise.

Même si cette opinion favorable au libéralisme recèle sans doute beaucoup de contradictions, elle n’en est pas moins significative d’un décalage avec ce qu’expriment la classe politique en général et la droite en particulier. Ce décalage est encore plus grand avec le chef de l’Etat qui, dans le livre-entretien avec Pierre Péan, déclare : «Le libéralisme est aussi dangereux et conduira aux mêmes excès que le communisme. C’est pourquoi on cherche une solution intermédiaire qui se situe entre le communisme et le libéralisme». (C’est pourtant le même Jacques Chirac qui disait en 1986: «Il n’y a pas d’autre choix que le libéralisme. Plus exactement le libéralisme, n’est pas un choix mais une nécessité...»!)

Même s’il existe ça et là quelques ingrédients libéraux dans les propositions des candidats, force est de reconnaître que les plats de résistance qui sont au menu de leurs programmes sont bien loin de répondre non seulement à l’appétit des libéraux mais encore aux exigences minimum de réformes dans notre pays.

Au point de relever ce paradoxe qui voit aujourd'hui "la gauche italienne plus libérale que la droite française" comme le note David Spector, professeur à l’Ecole d’économie de Paris – plutôt à gauche –dans une chronique de la Tribune : « au vu notamment de la politique de libéralisation tous azimuts, menée sous l’égide du ministre du Développement économique, l’ex-communiste Pierluigi Bersani »

Les deux programmes des deux principaux candidats (François Bayrou, échappant à cette surenchère) rivalisent en matière de promesses et de dépenses. Les experts indépendants qui s’efforcent à les chiffrer ont du mal à les départager, entre 40 et 50 milliards de dépenses nouvelles (même si l'addition de Ségolène Royal semble devoir l'emporter à terme). Certes, ces chiffrages restent discutables et il faudrait sans doute distinguer entre les dépenses de la gauche davantage tournées vers l’extension de celles de l’Etat et celles de la droite dont une part - hélas très modeste - est représentée par des baisses d’impôt.

Quoi qu’il en soit, si les propositions en faveur de la croissance de l’Etat sont nombreuses, elles restent quasi nulles en ce qui concerne la croissance économique.

Au risque de se répéter (voir "La croissance oubliée"), affirmons que la plupart des problèmes auxquels la France est confrontée ne pourront être résolus sans accélération de la croissance. S’il est sûr que l’Etat vit au-dessus des moyens des Français, la France vit au-dessous de ses moyens. Elle ne participe pas à la nouvelle richesse du monde à la mesure de ses talents et de ses capacités. Et la croissance est assurément la meilleure de nos politiques sociales. Or notre croissance reste profondément anémique. Alors que le monde est au beau fixe, la croissance en France n’aura atteint péniblement que 2% en 2006 (quand l’Europe des 25 roule à 3%, l’Espagne et l’Allemagne à 2,7% comme la moyenne de la zone euro).
Si Thierry Breton a bien raison de dire que «la croissance de la France devrait être entre 3,5% et 4%», les programmes de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal sont calés respectivement sur de piteuses prévisions de croissance de 2, 25% et de 2,5%.

On a reproché à Nicolas Sarkozy d’aligner d’un côté des dépenses nouvelles et de proposer dans le même temps une baisse des prélèvements obligatoires de 68 milliards en 10 ans. Quoique nous pensions de l’opportunité de ces dépenses nouvelles, cette apparente contradiction pourrait assurément être résolue par une croissance de 3,5 ou 4% qui permettrait à la fois de réduire les impôts, d’augmenter les recettes fiscales en augmentant la richesse et de diminuer la part des prélèvements obligatoires dans la richesse nationale en augmentant la taille de l’économie marchande par rapport à l’économie publique.
Or, on ne voit toujours pas de propositions articulées et cohérentes susceptibles de créer une dynamique de croissance.

Un vrai programme libéral serait de toute autre nature. Il poserait davantage la question de ce que l’Etat doit cesser de faire que celle de savoir ce qu’il doit faire en plus. Il se fixerait moins pour objectif de prendre le pouvoir en prétendant exercer mieux, que de le rendre chaque fois qu’on le peut à ceux qui - citoyens, entreprises associations collectivités locales peuvent l’exercer mieux que lui. Il ne s’inscrirait pas dans une logique de dépenses supplémentaires mais dans celle d’une nouvelle croissance.

S’il existe une exigence de réformes libérales, une opinion ouverte aux idées libérales, il n’existe pas chez les principaux candidats «d’offre» libérale. Voilà pourquoi beaucoup de libéraux se sentent orphelins. Leur vote sera pour beaucoup un vote de raison souvent par défaut. Plus rarement un vote d’adhésion.

Alain Madelin