La Lettre du 16 mars 2007

Vive le Capital !
Opposer le capital et le travail est stérile. Il existe un trait d’union : les « fonds de pension ». Hélas, plus personne n’en parle.

Le capitalisme n’a pas bonne presse. Il n’a pas non plus bonne réputation chez les candidats à l’élection présidentielle. Nicolas Sarkozy veut privilégier «l’emploi sur les seuls cours de bourse qui font passer la spéculation avant la production» ; Jacques Chirac fustige «l’essor du capitalisme financier à la recherche du profit rapide et spéculatif» ; Ségolène Royal dénonce «ces profits arrogants qui se gèrent sans contraintes, sans contrôle ou sans contre-pouvoirs».
Au-delà de la contagion du virus Laguiller, de telles condamnations ne font que refléter une grande ignorance et une grande incompréhension du monde capitaliste.

Car le monde est capitaliste. Qu’on le déplore ou qu’on s’en réjouisse. Mieux vaut d’ailleurs s’en réjouir en constatant que ce moteur du capitalisme sans frontières est celui qui, bien mieux que toutes les politiques publiques d’aide au développement, sort les peuples de la pauvreté. S’en réjouir aussi parce que dans la nouvelle société créative qui repose avant tout sur le capital humain, le capitalisme financier est capable de déplacer des sommes colossales d’un bout à l’autre de la planète pour les remettre entre les mains de ceux qui sauront les utiliser au mieux.

Les principaux arguments des contempteurs du capitalisme ne résistent pas à l’examen.
Le capitalisme n’est pas soumis à la dictature du court terme : la valeur d’une entreprise actualise ses profits futurs. Les profits ne sont ni exagérés, ni exceptionnels et ils ne se font pas au détriment du travail (la part des salaires et des profits dans la valeur ajoutée est stable depuis 30 ans) etc.
Il n’en reste pas moins qu’on ne peut qu’être frappé par l’abondance des capitaux disponibles et l’émergence de nouvelles grandes fortunes aux aspects parfois choquants. Cette abondance s’explique. Les capitaux ne sont plus aujourd’hui, détruits comme ils l’étaient régulièrement par la guerre ou l’inflation (les marchés à terme inventés à la fin des années 70 protègent les épargnants contre le retour de la planche à billets). La volonté de retour à l’équilibre budgétaire rend les Etats moins gourmands en capitaux et les grandes entreprises consomment elles aussi moins de capitaux.
Le monde connaît une croissance record portée à la fois par les nouvelles technologies et l’entrée dans l’économie de marché de plusieurs milliards d’hommes.
Dans le même temps, la révolution financière permet à la fois la réduction des risques, une meilleure utilisation du capital et la transformation d’un capital autrefois dormant (immobilier, infrastructure) en nouvelles sources de liquidités.
Cette abondance de capitaux conduit à une situation exceptionnelle de très bas taux d’intérêt. Et c’est tant mieux car nous avons de grands besoins devant nous, les infrastructures des pays émergents, les investissements dans de nouvelles sources d’énergie (3500 milliards d’ici 2030), les défis du vieillissement et de la longévité.

D’un point de vue politique, la question qui se pose à nouveau est celle des détenteurs du capital. La reconstitution partout dans le monde de grandes fortunes familiales interpelle. Même si ce grand capitalisme est tempéré par le mécénat, les fondations caritatives (...et les droits de succession), il n’en reste pas moins que les inégalités se creusent et bousculent notre conception de la justice sociale.

Reste à savoir si notre identification très française de la justice sociale à la lutte contre les inégalités est encore la bonne ? Nous avons souvent fait référence à une autre conception – inspirée de J. Rawls - qui considère ces inégalités comme « fécondes » lorsqu’elles permettent de réduire la pauvreté, de créer des emplois, d’augmenter le pouvoir d’achat du plus grand nombre (voir justice sociale)
Comme le remarquait cette semaine John Bradford Delong dans Les Echos : «La Floride incarne une société plus inégale que Cuba d’un point de vue matériel. Mais la bonne façon de considérer la situation n’est pas d’affirmer que la Floride est trop inégalitaire, elle est de dire que Cuba est bien trop pauvre.»

Quoi qu’il en soit, opposer le travail et le capital comme on le fait en France ne mène à rien. Tout comme il est stérile d’opposer le social et le libéral sur le terrain de l’idéologie sans se soucier du terrain de l’efficacité.

Le monde moderne sait réconcilier le travail et le capital. Ceci se fait partout dans le monde par l’intermédiaire des fonds de retraites par capitalisation
Si on avait créé de tels fonds comme les libéraux l’avaient suggéré au début des années 80 en les amorçant par les privatisations, on aurait fait « d’une pierre deux coups : on aurait résolu nos problèmes de retraite et l’on aurait privatisé plus vite et plus largement nos entreprises publiques (plus légitimement aussi en rendant la propriété de ces entreprises aux Français).
On dira que les fonds de pension ne sont pas une panacée et que beaucoup de pays constatent leur déconfiture. La réalité est différente. Les fonds de pension qui au-delà de nos frontières connaissent des problèmes sont des fonds de pension «d’entreprises» elles-mêmes en situation difficile et/ou des «fonds de pension à prestation définie». Les vrais fonds de pension sont par nature multi-entreprises afin de partager les risques, et à «cotisations définies», c'est-à-dire qu’ils ne peuvent distribuer que ce qu’ils ont en caisse. Favoriser aujourd’hui la création de fonds de pension ne résoudra pas nos problèmes de retraite en 2030 diront d’autres. Sans doute. Mais l’allongement de la durée de la vie est une tendance lourde qui exige - au-delà de la retraite par répartition- la constitution d’un capital d’épargne par les ménages. Les fonds de pension investis dans l’économie mondiale offrent un meilleur rendement que la retraite par répartition qui dépend plus étroitement de notre démographie nationale (selon l’INSEE nous aurons 1,3 ou 1,4 actifs pour 2 retraités en 2050 au lieu de 2, 5 aujourd’hui).

Longtemps les programmes de la droite, du centre - et bien entendu des libéraux - ont fait référence à cette exigence de fonds de retraite par capitalisation. Aujourd’hui alors que la question du financement des retraites reste devant nous, les fonds de pension ont bizarrement disparu des programmes des candidats. Pourtant ils restent plus que jamais nécessaires à la préparation de l’avenir. Nécessaires aussi pour mettre un trait d’union entre le capital et le travail.

Alain Madelin