La Lettre du 16 juin 2006

Moins de fonctionnaires,
mais comment ?

Assurément il faut alléger l’Etat mais pour cela il faut d’abord le réformer en profondeur.

15 000 fonctionnaires ne seront pas remplacés dans le budget 2007. L’effort est spectaculaire (et ce d’autant plus que nous entrons dans une année électorale), même si ce chiffre reste bien inférieur à la promesse maintes fois répétée de ne plus remplacer qu’un fonctionnaire sur deux partant à la retraite (ce qui ferait 40 000 fonctionnaires de moins partant à la retraite pour 2007)
Assurément avec plus de 5 millions d'agents publics, la France est "surfonctionnarisée" et à contre courant de l’ensemble de tous les autres grands pays, elle a continué à augmenter ses effectifs au cours de ces dernières années.
Pourtant pour les libéraux un tel affichage, même s’il est courageux, n’est pas le bon car l’indispensable réduction du nombre de fonctionnaires ne se présente pas comme un objectif quantitatif mais comme le résultat d’une redéfinition des frontières de l’Etat et de ses méthodes de fonctionnement.
La crise de mutation de la société française est avant tout la crise de l’Etat et le problème de la compétitivité de nos institutions publiques.
Celle-ci appelle un «reingenering» – c’est à dire une reconfiguration – de l’action publique : remettre l’Etat à sa place, lui permettre d’exercer ses vraies missions, le décharger des tâches que les collectivités locales, les associations, les entreprises, les citoyens peuvent effectuer mieux que lui. (voir notre dossier reforme de l’Etat).

Réussir une telle réforme est avant tout une affaire de méthode et de bonne utilisation de toute une palette d’outils :
les privatisations, la remise sur le marché d’une partie du domaine public, la délégation de nombreuses prestations de services à des acteurs extérieurs à l’administration, la mutation de nombreux services administratifs en agences autonomes, la simplification législative et réglementaire, l’ouverture à la concurrence de nombreux secteurs protégés.
Une telle réforme ne doit pas bien entendu être menée contre eux mais avec eux car ils sont les premières victimes du « mal Etat » : mal considérés, mal employés, mal gérés.
On peut donc faire valoir leur intérêt personnel à cette reconfiguration de l’Etat qui peut leur permettre d’une part d’améliorer leur situation et d’autre part de rendre leur tâche plus gratifiante en valorisant leur compétence, leur expérience.... « Mieux vaut moins de fonctionnaires mieux payés » disait jadis Bérégovoy.
C’est dire qu’afficher un objectif de réduction des fonctionnaires a priori comme le fait le gouvernement aujourd’hui risque d’apparaître comme une défiance ou une sanction, là où il faudrait obtenir la confiance et la mobilisation.
Cette réduction arbitraire procède très largement de la conviction qu’en coupant dans les crédits ou dans les effectifs on contraindra l’administration à se réformer. Hélas, toute expérience nationale et internationale montre le contraire.
Soumise à de telles contraintes l’administration saura s’ingénier à répercuter les coupes de crédit ou les coupes d’effectifs là où ce sera le plus socialement et médiatiquement explosif pour le gouvernement.
Si on prend l’exemple de l’Education Nationale, il est clair que l’on pourrait faire mieux avec des effectifs allégés à condition toutefois de permettre aux enseignants qui veulent travailler plus de gagner plus, d’introduire une grande autonomie dans la gestion des établissements pour leur permettre de différencier leur pédagogie, de mieux utiliser les nouvelles technologies, d’adapter leur enseignement au plus prés des problèmes rencontrés.
C’est donc une toute autre approche et une toute autre méthode que préconisent les libéraux : redéfinir les missions de l’Etat, alléger le droit et les réglementations, favoriser l’expérimentation et la délégation de service public, ouvrir des espaces d’autonomie et de concurrence, conclure de façon décentralisée dans les services administratifs des contrats de modernisation...

La diminution du nombre de fonctionnaires est ainsi le résultat d’un processus de réforme et non le préalable. C’est là, la démarche qu’aurait du engager la France depuis vingt ans. On cherche aujourd’hui à rattraper le temps perdu mais il y a toujours quelque danger à mettre la charrue avant les bœufs

Alain Madelin