Confusion
La
collection de printemps des idées présidentielles
se dessine. Elles s’annoncent, courtes, retro et confuses.
«La campagne présidentielle
française a démarré
il y a au moins un an. On peut donc la juger» note
Ezra Suleiman dans sa chronique du Figaro. De son poste
d’observateur étranger – il enseigne
à Princeton et à Sciences Po – il semble
frappé par «le côté bulle »
du débat français qui esquive les vrais défis
de la France dans un monde ouvert et ou les flatteries et
les postures semblent l’emporter sur les solutions
(Lire
«Les candidats, le discours de la rupture et le spectre
de la déception»).
Il est vrai que de bien mauvais
vents soufflent sur cette campagne. Les
postures, les solutions simplistes voire le populisme semblent
l’emporter sur la réflexion, la construction
de propositions cohérentes et la pédagogie
des changements nécessaires pour relever nos défis,
cesser de cultiver nos exceptions et faire entrer la France
dans un monde résolument ouvert. Il est vrai qu’il
existe «une bulle politique française»,
une exception que reflète un récent sondage
qui nous classe bon dernier, parmi vingt grands pays «sur
la confiance dans la libre entreprise et l’économie
de marché » (36% de confiance ...contre 77%
en Chine. Voir
ce sondage)
Il faudrait beaucoup d’inconscience
– ou beaucoup de courage – aux candidats pour
aller contre ce courant. Ils leur semblent hélas
plus rentable d’exploiter les peurs ou les désarrois
des Français.
On le voit à gauche
avec «le concours de beauté» télévisé
organisé pour permettre aux militants socialistes
de choisir leur candidat, entre des candidats obligés
de faire corps avec un programme socialiste aussi inepte
qu’archaïque (voir
notre banc d’essai sur le programme du PS).
On le voit encore avec le
candidat du centre qui choisit une posture
«révolutionnaire» opposant le peuple
à ses élites politiques et médiatiques.
Au-delà d’intéressantes propositions
institutionnelles sur l’équilibre des pouvoirs
et des contre pouvoirs (qui relèvent du libéralisme
politique), il se cantonne dans des propositions conservatrices
(comme le maintien de la carte scolaire) ou qui relèvent
de l’air du temps (comme la fiscalité écologique,
la TVA sociale...).
Le candidat de l’UMP
n’échappe pas hélas à cette contagion.
Beaucoup de libéraux se sont émus de son
dernier discours de Périgueux (voir
l’analyse de Jean-Philippe Feldman). Ce discours
pourtant ne manque ni d’élan ni de force, dans
la forme comme dans le fond. Nous pourrions sans doute souscrire
à beaucoup de ses analyses et de ses propositions
s’il n’était un désaccord profond
sur un point qui constitue assurément une rupture....mais
une rupture avec l’ordre juridique d’une société
libérale.
A la surprise de tous
Nicolas Sarkozy a fait l’éloge des droits sociaux
et surtout, innove en faisant de ces droits sociaux des
droits opposables devant les tribunaux.
Pour les libéraux il
existe de vrais droits, des droits individuels
à vocation universelle, garantis par la Déclaration
des droits de l’homme de 1789 comme « la liberté,
la propriété, la sûreté et la
résistance à l’oppression ». Mais
il existe aussi des droits sociaux comme le droit au logement,
le droit au travail ou le droit à l’information,
qui, s’ils ont un air de parenté, n’appartiennent
pas à la même famille.
De tels droits-créances
ouvrent la porte à une intervention grandissante
de l’Etat ou des collectivités locales.
C’est pourquoi
historiquement de tels droits ont toujours eu la faveur
des socialistes. C’est pourquoi aussi les pays communistes
ont été les moins avares de droits sociaux
dans leurs Constitutions, chacun de ces droits n’étant
que prétexte à l’emprise de l’Etat.
Il y a un vrai danger
à transformer les droits sociaux proclamés,
qui jusqu’à présent dans notre ordre
juridique ont été considérés
comme des devoirs pour l’Etat, en droits-créances
effectifs des citoyens opposables devant les tribunaux.
Certes Nicolas Sarkozy
a limité ses exemples au droit au logement (opposables
d’ici 2 ans devant les tribunaux pour les sans logis,
au bout de 5 à 10 ans pour tous les Français),
au droit de garde des enfants, à la prise en charge
de la dépendance (opposable au bout de 5 ans), mais
la brèche est ouverte et elle est déjà
de taille.
Outre les difficultés
de mise en place – on attend avec
impatience les modalités du droit au logement opposable
à la Mairie de Neuilly – la proclamation et
l’opposabilité de tels droits-créances
constituent un appel au dirigisme et à l’impôt.
Et que dire un jour de l’opposabilité du «droit
au travail» ?
Contester
de tels droits sociaux ne signifient pas
que les libéraux se résignent au scandale
des sans logis ou des mal logés, à l’insuffisance
de nos modes de garde ou la mauvaise prise en charge de
la dépendance et bien entendu au chômage persistant.
Ils entendent seulement apporter d’autres solutions.
De vraies solutions. S’il s’agit du logement.
Pourquoi ne pas imposer d’abord aux HLM une obligation
de réserver 20% de leur parc - comme la loi SRU entend
imposer 20% de logement sociaux aux communes - aux plus
défavorisés ? Pourquoi
surtout ne pas se donner les moyens d’organiser un
vrai marché du logement seul capable de produire
des logements bon marché et d’assurer la mobilité
entre diverses formes de logements aujourd’hui cloisonnées
?
S’il s’agit de
la garde des enfants, pourquoi ne pas multiplier
les lieux et les modes de garde en favorisant l’initiative
privée et en contribuant à solvabiliser la
demande ? S’il s’agit de la dépendance,
pourquoi ne pas instituer d’urgence une assurance
dépendance permettant de limiter à terme le
fardeau des charges liées au vieillissement de la
population ?
Quant au droit au travail,
on n'ôtera pas de la tête des libéraux
que la meilleure façon d’assurer le plein emploi
se trouve dans la libération de l’économie.
Les médias on réagi
à ce discours en y voyant une tonalité
franchement sociale. Les libéraux craignent de devoir
dire qu’il s’agit de propositions franchement
socialistes.