Bonnes
questions
pour un candidat
En s'installant en Europe, le bouclier antimissile américain
nous invite à poser des questions essentielles pour
notre Défense et notre Politique Étrangère.
L'actualité
internationale nous offre l'occasion de
prendre un peu de champ -et même en l’occurrence-
un peu de hauteur, par rapport à notre campagne présidentielle.
Encore qu'elle se devrait de retenir l'attention de nos
candidats.
D'abord
les faits.
Les États-Unis entendent étendre leur bouclier
anti missile en installant d'ici à 2010 une station
radar en République tchèque et un silo de
lancement de missiles d'interception en Pologne. Ceci complétera
le réseau de satellites d'alerte, de radars de détection
et des huit intercepteurs de missiles situés dans
des silos en Alaska et de deux en Californie. Ces installations
affirment les Américains ne sont pas dirigées
contre la Russie -qui y perçoit une menace pour sa
sécurité et dénonce une «hyper
utilisation de la force» qui ferait que «personne
ne se sentirait plus en sécurité» dans
le monde-, mais contre «la menace moyen-orientale».
En clair, la menace iranienne. Dans le même temps,
en liaison très étroite avec les États-Unis,
le Japon accélère son programme de protection
contre les missiles balistiques face à la menace
nord-coréenne. Avec en ligne de mire l'idée
de se protéger contre une éventuelle menace
chinoise et peut-être même aussi de renforcer
le dispositif américain destiné à protéger
Taiwan dans le cas d'un conflit avec Pékin.
Cette
affaire divise l'Europe et l'OTAN.
Angela Merkel, dont la coalition est divisée sur
le sujet, affirme que le «cavalier seul ne réussit
à personne». Jacques Chirac s'est inquiété
d'un tel projet ne recrée de «nouvelles lignes
de division en Europe». Le secrétaire général
de l'OTAN juge que le projet américain de bouclier
antimissile en Europe, en ne couvrant que certains pays
de l'Alliance Atlantique, fait courir le risque d'une division
au sein de l'alliance militaire. D'où l'idée
d'un système de défense anti-missiles européen
propre à l'Europe, opérationnel vers 2010,
qui pourrait ultérieurement être connecté
avec le système américain. En 2002 il avait
été décidé au conseil de l'OTAN
à Prague que l'Alliance mettrait en place un tel
système de défense a rappelé Mme Merkel.
La
question est importante.
Elle suscite un important débat international du
fait de ses multiples implications stratégiques.
Au premier chef les relations américano-russes et
l'épineuse question du traité ABM. de 1972
-au plus fort de la guerre froide- où chaque partie
s'engageait à limiter les systèmes antimissiles
balistiques. La Russie redoute que le bouclier américain
diminue la crédibilité de sa dissuasion nucléaire.
Ce qui n'est d'ailleurs sans doute pas exact, car la Russie
dispose d'une puissance de feu qui saturerait rapidement
la défense antimissiles américaine. Il est
en revanche plus certain que, compte tenu du faible nombre
de ses missiles stratégiques intercontinentaux, la
Chine voit davantage la crédibilité de ses
forces nucléaires mise en question. À l'inverse,
on peut considérer que la mise du sol américain
hors de portée d'attaques nucléaires émanant
d'états voyous suicidaires renforce la police d'assurance
tous risque que représente in fine les États-Unis
d'Amérique pour l'ensemble des démocraties.
Il n'en reste pas moins que cette volonté de protection
traduit un manque de confiance dans les instruments les
contrôles internationaux en matière de non-prolifération
qui ne peut en retour qu'affecter leur crédibilité.
L'Europe et la France sont bien entendues concernés.
Mais
poser le problème du bouclier antimissile,
c'est poser la question des menaces. Le bon sens commande
que cette question soit regardée en commun -du moins
autant que faire se peut- par tous les pays démocratiques.
Car le bouclier antimissile, très différent
du projet de «guerre des étoiles» de
Ronald Reagan qui visait à prévenir une attaque
massive de l'Union soviétique- s'affiche comme le
moyen de faire face à la menace d'états voyous,
et de ce fait comme le moyen d'échapper à
un possible chantage nucléaire. Pour parler clair,
au-delà de la Corée du Nord, cette menace
est essentiellement celle que fait peser le radicalisme
islamique, celle de son arrivée au pouvoir dans des
états possédants ou susceptibles d'acquérir
l'arme nucléaire.
Il
serait intéressant
que nos candidats à l'élection présidentielle
-au-delà du quiz sur le nombre de nos sous-marins
nucléaires- veuillent bien nous dire quelle est leur
idée des menaces qui pèsent sur la France,
et plus généralement sur le monde démocratique
qui partage nos valeurs. Qu'ils nous disent aussi dans quel
cadre d'alliances nous devons y faire face. Qu’ils
précisent aussi les moyens militaires et diplomatiques
à mettre en oeuvre. Ce sont là de bonnes questions
plus dignes d'un candidat -ou d'une candidate- à
l'élection présidentielle, plus en rapport
avec la fonction à laquelle ils aspirent, que les
multiples revendications catégorielles auxquelles
ils croient devoir répondre dans le détail.