La Lettre du 23 mars 2007

Bonnes questions
pour un c
andidat
En s'installant en Europe, le bouclier antimissile américain nous invite à poser des questions essentielles pour notre Défense et notre Politique Étrangère.

L'actualité internationale nous offre l'occasion de prendre un peu de champ -et même en l’occurrence- un peu de hauteur, par rapport à notre campagne présidentielle. Encore qu'elle se devrait de retenir l'attention de nos candidats.

D'abord les faits. Les États-Unis entendent étendre leur bouclier anti missile en installant d'ici à 2010 une station radar en République tchèque et un silo de lancement de missiles d'interception en Pologne. Ceci complétera le réseau de satellites d'alerte, de radars de détection et des huit intercepteurs de missiles situés dans des silos en Alaska et de deux en Californie. Ces installations affirment les Américains ne sont pas dirigées contre la Russie -qui y perçoit une menace pour sa sécurité et dénonce une «hyper utilisation de la force» qui ferait que «personne ne se sentirait plus en sécurité» dans le monde-, mais contre «la menace moyen-orientale». En clair, la menace iranienne. Dans le même temps, en liaison très étroite avec les États-Unis, le Japon accélère son programme de protection contre les missiles balistiques face à la menace nord-coréenne. Avec en ligne de mire l'idée de se protéger contre une éventuelle menace chinoise et peut-être même aussi de renforcer le dispositif américain destiné à protéger Taiwan dans le cas d'un conflit avec Pékin.

Cette affaire divise l'Europe et l'OTAN. Angela Merkel, dont la coalition est divisée sur le sujet, affirme que le «cavalier seul ne réussit à personne». Jacques Chirac s'est inquiété d'un tel projet ne recrée de «nouvelles lignes de division en Europe». Le secrétaire général de l'OTAN juge que le projet américain de bouclier antimissile en Europe, en ne couvrant que certains pays de l'Alliance Atlantique, fait courir le risque d'une division au sein de l'alliance militaire. D'où l'idée d'un système de défense anti-missiles européen propre à l'Europe, opérationnel vers 2010, qui pourrait ultérieurement être connecté avec le système américain. En 2002 il avait été décidé au conseil de l'OTAN à Prague que l'Alliance mettrait en place un tel système de défense a rappelé Mme Merkel.

La question est importante. Elle suscite un important débat international du fait de ses multiples implications stratégiques. Au premier chef les relations américano-russes et l'épineuse question du traité ABM. de 1972 -au plus fort de la guerre froide- où chaque partie s'engageait à limiter les systèmes antimissiles balistiques. La Russie redoute que le bouclier américain diminue la crédibilité de sa dissuasion nucléaire. Ce qui n'est d'ailleurs sans doute pas exact, car la Russie dispose d'une puissance de feu qui saturerait rapidement la défense antimissiles américaine. Il est en revanche plus certain que, compte tenu du faible nombre de ses missiles stratégiques intercontinentaux, la Chine voit davantage la crédibilité de ses forces nucléaires mise en question. À l'inverse, on peut considérer que la mise du sol américain hors de portée d'attaques nucléaires émanant d'états voyous suicidaires renforce la police d'assurance tous risque que représente in fine les États-Unis d'Amérique pour l'ensemble des démocraties. Il n'en reste pas moins que cette volonté de protection traduit un manque de confiance dans les instruments les contrôles internationaux en matière de non-prolifération qui ne peut en retour qu'affecter leur crédibilité. L'Europe et la France sont bien entendues concernés.

Mais poser le problème du bouclier antimissile, c'est poser la question des menaces. Le bon sens commande que cette question soit regardée en commun -du moins autant que faire se peut- par tous les pays démocratiques. Car le bouclier antimissile, très différent du projet de «guerre des étoiles» de Ronald Reagan qui visait à prévenir une attaque massive de l'Union soviétique- s'affiche comme le moyen de faire face à la menace d'états voyous, et de ce fait comme le moyen d'échapper à un possible chantage nucléaire. Pour parler clair, au-delà de la Corée du Nord, cette menace est essentiellement celle que fait peser le radicalisme islamique, celle de son arrivée au pouvoir dans des états possédants ou susceptibles d'acquérir l'arme nucléaire.

Il serait intéressant que nos candidats à l'élection présidentielle -au-delà du quiz sur le nombre de nos sous-marins nucléaires- veuillent bien nous dire quelle est leur idée des menaces qui pèsent sur la France, et plus généralement sur le monde démocratique qui partage nos valeurs. Qu'ils nous disent aussi dans quel cadre d'alliances nous devons y faire face. Qu’ils précisent aussi les moyens militaires et diplomatiques à mettre en oeuvre. Ce sont là de bonnes questions plus dignes d'un candidat -ou d'une candidate- à l'élection présidentielle, plus en rapport avec la fonction à laquelle ils aspirent, que les multiples revendications catégorielles auxquelles ils croient devoir répondre dans le détail.

Alain Madelin