La Lettre du 23 juin 2006

Quand les députés
font la grève !

Trop libérale ! Trop dangereuse à l’approche des élections ! Privatiser Gaz de France ? Les députés de la majorité font grève.

Le gouvernement a donc renvoyé à des jours meilleurs son projet de loi autorisant la fusion Suez-Gaz de France devant l’hostilité d’une majorité des députés UMP.
On se souvient que le Premier ministre s’était porté avec panache au secours du groupe Suez menacé par une offensive de l’italien Enel pour annoncer en direct depuis Matignon la fusion Suez – GDF.

Nous avons ironisé ici même (voir : Le grand retour de l’Etat dans l’Economie ) sur cet excès de patriotisme économique, sur le caractère hybride de l’entreprise qui résulterait d’une telle manipulation génétique : mi- privatisation, mi-nationalisation. A la privatisation de Gaz de France correspond une nationalisation partielle du groupe Suez dans un contexte où le Premier ministre entend que l’Etat contrôle le prix du gaz et les décisions stratégiques du nouvel ensemble.
Cela étant, cette fusion Suez – Gaz de France a une signification économique et industrielle ( ce n’est pas la fusion d’EDF avec Danone pour protéger cette dernière entreprise d’une éventuelle OPA étrangère !)

Quoi qu’il en soit comme l’a noté la présidente du MEDEF : «une fois que la décision est prise, il n’y a pas pire que de ne pas la mettre en oeuvre».

Or les députés,
en clair, la majorité UMP, ne veulent pas de ce mariage. Le renvoi à une session extraordinaire en septembre du projet de loi du gouvernement ne présage rien de bon car on ne voit guère en quoi le contexte politique sera alors plus favorable ou ce qui fera changer d’avis les députés.

Beaucoup de députés habillent leur «Courage fuyons» d’aujourd’hui par une promesse d’audace et de rupture pour demain. Mieux vaut être prudent aujourd’hui compte tenu de la faible capacité d’entraînement de l’opinion par le gouvernement pour ne pas compromettre les réformes de demain par une défaite électorale.

Ce raisonnement pourrait être compréhensible
si leurs arguments – à quelques exceptions près, heureusement – ne reflétaient pas une inquiétante peur des réformes libérales.

1 – la peur des privatisations. Après tout Gaz de France (comme EDF) ne sont-ils pas des services publics et Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas fait voter à cette même majorité la loi du 9 août 2004 qui stipulait qu’en aucun cas la part de l’Etat ne tomberait sous la barre des 70% au sein de Gaz de France ? Qu’importe les réalités économiques. Même si cette promesse était absurde et irréaliste, il nous faut la tenir disent en substance de nombreux députés. Et certains de faire l’étonnante proposition de protéger Suez en demandant à Areva ou à la Caisse des Dépôts de monter dans son capital !

2 – La peur du marché et de la concurrence
. La fusion Suez -GDF ne fera-t-elle pas monter le prix du gaz ? C’est ce que craignent à la fois les particuliers et de nombreux patrons. Et il est vrai que dans le sillage du prix du pétrole le prix du gaz est à la hausse. Mais quoi que décide le ministre de l’Economie qui entend inscrire dans ce projet de loi une protection des consommateurs contre la flambée du prix de l’énergie face à l’ouverture des marchés électriques et gaziers à compter du 1er juillet 2007, l’obtention des prix les plus bas ne le sera durablement que par l’organisation d’un marché européen concurrentiel avec des entreprises profitables qui pourront massivement investir dans les productions les plus compétitives (à commencer par le nucléaire).

3 – La peur des syndicats. Le paradoxe veut que si la majorité tremble devant les risques d’une fronde syndicale, les opposants au projet seront sans doute d’autant plus hardis qu’ils sentiront la majorité trembler. Pourtant, force est de constater que la grève du 20 juin dernier contre le projet du gouvernement a été un échec et que la CFDT soutient le projet de fusion. Au surplus, les salariés de Gaz de France n’ont rien à craindre de leur fusion avec un partenaire privé dans la mesure où l’on avait dans un moment d’aberration économique et dans la prévision de l’inéluctable ouverture des marchés de l’énergie à la concurrence étendu par la loi le très avantageux statut des salariés de Gaz de France et d’EDF à l’ensemble des industries électriques et gazières qu’elles soient publiques ou privées.

Curieuse situation donc que celle ou l’on voit le leader de la CFDT François Chérèque dire qu’il y aurait un risque à reporter la fusion Suez GDF et une majorité des députés de la majorité expliquer qu’il y aurait un risque à privatiser une entreprise publique !

Alain Madelin