La loi des syndicats
La
confusion règne après l’échec
du CPE. Voici que la majorité et le gouvernement
proposent d’associer les syndicats à la confection
de toutes les lois et même de leur en déléguer
certaines !
Dans
notre dernier éditorial, nous
avons émis la crainte que le gouvernement et la droite
ne tirent les pires leçons du fiasco du CPE. Hélas,
le pire est bien au rendez-vous.
C’est d’abord
en cas de grève universitaire, le
Président de l’UMP qui propose qu’on
organise un vote à bulletin secret au bout de 8 jours
pour voir s’il y a une majorité ou non qui
veut continuer le mouvement. «Il n’y a aucune
raison pour qu’une minorité dicte sa loi à
une majorité», explique-t-il. Fort bien.
Mais on peut tout aussi bien dire qu’il n’y
a aucune raison pour qu’une majorité de grévistes
interdisent d’étudier à ceux qui veulent
étudier. Légaliser le blocus, c’est
confondre le droit de grève, c’est à
dire le droit d’arrêter son travail, avec le
droit d’arrêter le travail des autres.
Une majorité de grévistes dans les transports
a-t-elle le droit de paralyser un pays ? Nous avions cru
comprendre qu’en matière de service public,
la droite exigeait un service minimum. La liberté
d’étudier mérite au moins autant de
protection que la liberté d’aller et venir
ou la liberté du travail.
C’est encore, en matière
de dialogue social la mise à l’étude
par le gouvernement des réformes à valeur
constitutionnelle avancées dans le rapport demandé
à Dominique-Jean Chertier, ancien conseiller de Jean-Pierre
Raffarin.
Il est proposé que «toutes les réformes
d’initiative gouvernementale, quelle que soit la politique
publique concernée» passent par un cadre
obligatoire de concertation sociale d’une durée
de trois mois. Le discours de politique générale
du Premier ministre devant être présenté
aux partenaires sociaux et décliné avec eux
en «agenda de réformes partagées»
En matière de droit
du travail, les partenaires sociaux pourraient
même avoir l’initiative et le délai de
trois mois serait alors allongé. Le Parlement «ne
pouvant ensuite qu’accepter ou refuser en bloc le
projet de loi issu de l’accord»
Au risque de jouer les trouble-fête,
il nous faut remettre les idées à l’endroit
et protester énergiquement contre cette dangereuse
«privatisation» de la loi au profit
des partenaires sociaux.
Dans une démocratie,
il appartient au gouvernement et aux parlementaires de faire
la loi et il appartient aux partenaires sociaux de conclure
des contrats dans le cadre de la loi. A chacun son territoire
et à chacun son rôle.
Le problème, c’est qu’en matière
de droit du travail dans notre pays, la part de la loi est
exorbitante par rapport à celle des contrats et qu’il
est nécessaire de retracer la frontière pour
ouvrir de plus larges espaces au contrat.
C’était le sens de la refondation sociale proposée
par Ernest-Antoine Sellière et Denis Kessler, celui
de la position commune des partenaires sociaux de 2001 qui
proposaient de distinguer le domaine du législateur
pour fixer conformément à l’article
34 de la Constitution les principes généraux
du droit du travail ayant une valeur d’ordre public
social
-> le domaine partagé du domaine législatif
et réglementaire
-> le domaine propre des interlocuteurs sociaux.
C’est encore la piste ouverte par le rapport Virville
et reprise récemment par Jean-Louis Borloo.
Au
lendemain de l’annonce du CNE, précurseur
du CPE nous écrivions : les libéraux ne
demandent pas au législateur et au gouvernement d’inventer
un nouveau contrat de travail, ils leur demandent –
dans le droit fil du rapport Virville – de définir
un cadre de règles d’ordre public et d’équilibre
de négociation qui permettent aux partenaires sociaux
d’aménager eux-mêmes le droit du travail
dans des accords - donnant- donnant, gagnant-gagnant –
afin d’adapter un droit du travail conçu pour
la civilisation de l’usine et aujourd’hui, trop
rigide à la réalité de l’économie
et des entreprises.
Tout se passe comme si
pour faire pardonner l’échec du CPE et de l’intrusion
du gouvernement et du législateur dans le domaine
du contrat, on proposait aujourd’hui une étonnante
et stupéfiante intrusion des syndicats dans le domaine
du législateur !
Pour les libéraux,
il n’appartient pas plus au gouvernement de faire
les contrats, qu’il appartient aux partenaires sociaux
de faire la loi

Alain
Madelin